Interview des auteurs du blog Oryx : Conflit syrien et renseignement en sources ouvertes

English version of the interview here (text Only)

Un soldat syrien se tient à coté d’un ZU-23-2 dans la base aérienne de Kuweires.  Credit photo : Oryx Blog (http://spioenkop.blogspot.ch/2015/05/battlefront-syria-kweres-airbase.html)

Un soldat syrien se tient à coté d’un ZU-23-2 dans la base aérienne de Kuweires. Credit photo : Oryx Blog (http://spioenkop.blogspot.ch/2015/05/battlefront-syria-kweres-airbase.html)

Stijn Mitzer, Joost Oliemans, vous êtes auteurs du prolifique blog Oryx, couvrant notamment les aspects militaires et tactiques dans la guerre civile syrienne depuis 2013. Vous avez également une connaissance étendue des forces armées Nord-Coréennes, sur lesquelles vous êtes en train de préparer un ouvrage « Forces armées Nord-Coréennes : sur le chemin du Songun » (date de publication : octobre 2015). Dans cet interview, il s’agira de sonder vos modèles et méthodes de recherches en ce qui concerne le renseignement en sources ouvertes dans le conflit syrien. A l’attention de nos lecteurs, il est pertinent de préciser que vos recherche jusqu’à présent ont (entre autres) fourni des renseignements rares et précieux sur les véhicules de l’Etat islamique (en Syrie et Irak) dans une liste régulièrement citée par les spécialistes du sujet et académiciens, imposant vos recherches comme une référence pour les chercheurs occidentaux.

Dans le conflit syrien, comment faites-vous pour trouver du renseignement OSINT (Open-Source INTelligence[1]) ? Comment le traitez-vous ?

A l’instar de plusieurs conflits récents, le suivi et la consultation des médias sociaux se révèle bien plus capitale qu’on pourrait penser dans l’acquisition de renseignement OSINT. Si les déclarations officielles des belligérants et les vidéos amateurs sont une source d’information pertinente, la consultation des comptes sociaux (sur internet) des combattants des parties prenantes est bien plus instructive.  C’est pour cette raison que dans le cadre d’un conflit chaotique – comme la guerre civile syrienne – un selfie d’un soldat peut alors relever des secrets militaires – certains ayant été dissimulés pendant des années. Un exemple parlant de la valeur inintentionnellement décisive de l’information est celui d’un post (sur les réseaux sociaux) d’un combattant de l’Etat islamique, posant à l’intérieur d’un « quartier général secret de l’Etat islamique ». Celui-ci est bombardé 24h après sa mise en ligne par la coalition. A ce titre, une grande partie du processus de recherche OSINT consiste à savoir où trouver l’information pertinente et d’avoir des contacts-clés sur internet.

Une photographie d’un soldat syrien postée sur Facebook dans laquelle on distingue bien une batterie SAM S-125.  Credit photo : Oryx Blog (http://spioenkop.blogspot.ch/2015/05/battlefront-syria-kweres-airbase.html)

Une photographie d’un soldat syrien postée sur Facebook dans laquelle on distingue bien une batterie SAM S-125. Credit photo : Oryx Blog (http://spioenkop.blogspot.ch/2015/05/battlefront-syria-kweres-airbase.html)

Pouvez-vous nous décrire votre processus d’analyse des données reçues ? De quelles compétences sont avez-vous besoin ? En quoi celles-ci différent de celles nécessaires aux conflits du siècle passé ?

En ce qui concerne les données vidéos ou photo, on cherche tout d’abord à déterminer ce qui a été photographié ou filmé (quel système précis et ses spécifications), suivi en principe de la date et localisation de la capture. En comparant cette information avec notre expérience de la chose militaire et les données engrangées au fil des années (par ailleurs en expansion permanente), nous sommes généralement en mesure de tirer les conclusions appropriées, potentiellement dignes d’attention. De toutes ces nouvelles sorte d’informations, l’imagerie satellitaire commerciale est celle qui représente le plus de nouvelles potentialités dans le sens où elles nous ouvrent de nouveaux vecteurs d’analyse pour lesquels il aurait été inconcevable d’obtenir la moindre information par le passé.  

Il est incontestable que l’irruption d’internet et des médias sociaux ont profondément transformé la recherche OSINT, tout en la rendant beaucoup plus accessible dans le même temps aux analyses en sources ouvertes. Actuellement, il est impératif de savoir faire fructifier ces ressources si on souhaite en tirer des conclusions pertinentes. Dans ce cadre, les compétences appropriées et un investissement personnel important peuvent aboutir à la mise en évidence d’une quantité très importante de renseignement. Un autre aspect du renseignement OSINT – devenu bien plus accessible par internet – est celui de l’identification des équipements : en raison de la documentation vaste et généreuse sur les systèmes d’armes existants (y compris sur les pays opérateurs), il est alors possible de déduire comment un système s’est retrouvé là où on l’observe, quelles sont ses capacités, et bien plus au travers d’infimes détails. A ce titre, un séquence vidéo prise à partir d’un téléphone portable d’un BTR-82A APC/IFV (différant uniquement du BTR-80A en de subtils détails) en Crimée a indiqué la présence des forces armées russes bien avant que celle-ci ait été reconnue. L’identification d’autres systèmes propres à l’appareil militaire russe a révélé depuis lors d’autres aspects notables du soutien russe aux rebelles de Lugansk et de Donetsk.  

A l’inverse, l’exercice de la collecte de renseignement sur les conflits armés de la 2e guerre mondiale jusqu’à la fin du 20e  siècle se révèle bien plus ardue[2] en raison des sources trop vagues ou se contredisant à l’écrit, et de l’absence de pièces impartiales (photographies, films). La guerre civile syrienne s’inscrit en revanche dans l’époque des téléphones mobiles, appareils photo numériques et de l’internet mobile omniprésent. Pour les belligérants, il devient extrêmement difficile de dissimuler leurs équipement ou activités, comme en témoignent les attaques chimiques de la Ghouta orientale[3] en août 2014, qui n’auraient peut-être pas été médiatisées sans l’exposition de ces sources.

A partir des renseignements collectés, pouvez vous déduire le dispositif de défense de l’armée arabe syrienne ? Comment dispose-elle tactiquement ses fortifications ?

La défense de bâtiments, bases ou dépôts dépend grandement des fortifications et de l’armement lourd (comprenant chars, canons anti-aériens et mitrailleuses lourdes) situés sur des élévations de terrain à la limite du périmètre extérieur de défense. Les opérateurs attendant dans une casemate improvisée sous la structure ou dans une tente à l’abri des tirs directs, ces systèmes d’armes se trouvent la plupart du temps en attente. Bien que la présence d’un blindé ou canon anti-aérien protégeant le secteur puisse avoir un effet rassurant, l’emploi toujours plus important de missiles guidés anti-chars (Anti-tank guided missile : ATGM) a transformé ces positions défensives en cibles faciles pour les équipes anti-char rebelles. A ce titre, une part importante des pertes de chars des forces gouvernementales résulte directement de la décision de placer ces chars sur ces positions vulnérables. 

En revanche, les canons anti-aériens placés sur le toit des bâtiments, les élévations de terrain ou sur les hangars bétonnés (à avions) ont rempli leur fonction aux emplacements là où les attaques adverses étaient attendues, tant qu’elles n’étaient conduites avec des ATGM. Prenons la base de Kuweires, l’ancienne école de vol de l’armée de l’air syrienne (localisée à l’est d’Alep), assiégée depuis décembre 2012. A Kuweires, l’emploi des canons anti-aériens s’est révélé un succès contre les différentes vagues l’Etat islamique, ses combattants étant contraints de courir sur un terrain ouvert pour monter à l’assaut. Cependant, ce succès a vite décliné quand l’Etat islamique a déployé des ATGM et des mortiers afin de contrer cette menace, en en détruisant une partie.  

Au contraire, la base de la brigade 52 (bastion du régime localisé entre Daraa et As-Suweida) est tombée relativement facilement après que les équipes de mortiers et d’ATGM de l’armée syrienne libre aient détruit les structures défensives situées sur le périmètre extérieur de la base. Ce faisant, les défenseurs restants ont dû se retirer à l’intérieur du périmètre défensif, rendant la chute de la base de la brigade 52 inévitable.

L’imagerie satellite commerciale permet d’obtenir de précieux renseignements, comme dans le cas de la base aérienne de Tyias (Credit photo (compte désactivé) http://twitter.com/macroarch)

L’imagerie satellite commerciale permet d’obtenir de précieux renseignements, comme dans le cas de la base aérienne de Tyias (Credit photo (compte désactivé) http://twitter.com/macroarch)

Que cela signifie-t-il en termes d’évolution de la guerre dans le conflit ? Que pourrait-il être fait pour améliorer ces fortifications ?

Le changement le plus important adopté par le régime Assad a été l’adaptation de ses tactiques à la nature versatile des champs de bataille syriens. A ce titre, le régime a tiré les leçons de l’emploi inefficace de chars en zones urbaines sans soutien de l’infanterie, mettant fin à cette pratique suicidaire et à l’exposition des vulnérabilités (documentées de manière de plus en plus précises) de leur équipement. En réaction à la diffusion de ces  vulnérabilités, un ensemble de modifications artisanales pour les véhicules de combat gouvernementaux a vu le jour afin de les protéger face à l’arsenal anti-tank rebelle grandissant. Au niveau des défenses des bases syriennes en revanche, la situation a peu évolué. Les rares changements observés sont dus à l’initiative des commandants locaux et consistent soit à employer des ATGM afin de contrer les déplacements de véhicules adverses, ou alors à placer des canons anti-aériens sur des plat-formes de camions dans le but de disposer d’une force de réaction rapide déployable au besoin sur l’entier du périmètre défensif.

Quelles mesures de sécurité les forces armées syriennes prennent-elles pour se prémunir de la fuite d’informations ?

Simplement, aucune. La guerre civile a fait émerger une culture machiste du coté du régime, et quasiment tous les combattants loyalistes postent actuellement un flux continu sur les médias sociaux des images d’eux-mêmes à coté d’armements, équipement lourd et de structures défensives. Si les combattants se vantent  autant qu’ils le souhaitent (et en tirent de la satisfaction), ceux-ci ne se rendent pas compte des conséquences que ces révélations inintentionnelles d’information peuvent produire. Afin d’illustrer le propos, il nous a été possible de se faire une image des défenses autour de la base aérienne de Kuweires[4] rien qu’en parcourant les profils facebook de ses défenseurs. Pour certains, une photographie d’un aéronef dans un abri renforcé d’une des nombreuses bases syriennes ne montre qu’un avion, alors que d’autres, cette information peut être exploitée et révéler la localisation de l’appareil à travers – par exemple – les édifices situés en arrière-plan.

En revanche, les forces aériennes syriennes ont interdit à leur personnel et pilotes d’avoir des comptes sur les réseaux sociaux. Les autorités sont allées jusqu’à la proscription de la possession des appareils pouvant accéder à des services en ligne. Leur situation est diamétralement différente. A ce titre, les photographies des avions et hélicoptères des forces aériennes sont toujours prises par des membres de l’armée ou des FDN[5] et jamais par son personnel.

Quels sont les faits ou réalisations qui vous ont le plus frappé depuis que vous étudiez et recherchez sur le conflit syrien ?

Les difficultés venant de la transition entre une armée conventionnelle mécanisée et une armée équipée et formée pour la contre-insurrection (COIN). L’armée arabe syrienne ayant été traditionnellement focalisée sur Israël, ses tactiques se centraient su une poussée mécanisée à travers le Golan occupé et le Liban. Compte tenu de l’escalade du conflit syrien, l’armée syrienne a tenté d’appliquer ces tactiques à l’identique dans les ruelles étroites et impardonnables des villes du pays, provoquant des pertes importantes. La faillite initiale a obligé le régime Assad à s’adapter aux réalités du conflit et lui aura presque coûté la guerre. C’est seulement avec l’entrée dans le conflit des gardiens de la révolution islamique iraniens que la situation a pu être maîtrisée. 

Pour finir cet interview, pouvez-vous nous donner un avant-gout de votre prochain ouvrage ?

« Forces armées nord-coréeenes : Sur le chemin du Songun » a pour ambition d’apporter clarté et cohérence dans la communauté du renseignement et des observateurs de la Corée du Nord, et vise également à réfuter le discours dominant selon lequel à il n’y a rien à craindre de la RDPC[6] par l’exposition de renseignements recueillis sur un arsenal pléthorique de programmes de modernisation et de systèmes d’armes. L’idée de ce livre est de dresser un tableau des plus importants événements depuis le cessez-le-feu non concluant de la guerre de Corée (ndlr : 1953), jusqu’à aujourd’hui, en passant par la guerre froide, tout en mettant en avant le statut actuel de l’Armée Populaire Coréenne à travers l’examen du nombre élevé d’armes produites localement.

Couverture de "North Korea's Armed Forces: On the Path of Songun" de Stijn Mitzer et Joost Oliemans

Couverture de “North Korea’s Armed Forces: On the Path of Songun” de Stijn Mitzer et Joost Oliemans

Au cours de cet ouvrage, non seulement plusieurs des projets les plus secrets et tactiques de l’Armée Populaire de Corée seront dévoilés, mais une lumière nouvelle sera faite sur les accrochages entre le nord et le sud. De plus, des pièces nouvelles sont amenées sur les incidents tragiques comme le naufrage du Cheoan et le bombardement des iles Yeongpyeong en 2010. De plus, nous incluons une liste numérique accessible et à jour des équipements des différentes branches de l’Armée Populaire de Corée, permettant de quantifier ses capacités navales et aériennes. Que cela soit les bateaux-missiles furtifs les sous-marins à capacité balistique, les séries de chars d’assaut principaux, ou encore l’industrie d’aviation indigène trop-souvent ignorée, pratiquement tous les productions locales seront couvertes ainsi que les exploits militaires du « royaume ermite ». L’accent est également mis sur l’image des capacités à la fois symétriques ou asymétriques des forces armées nord-coréeenes. 

Ce livre s’adresse en particulier aux lecteurs intéressés par les capacités militaires nord-coréennes ou cherchant à trouver une réponse aux questions posées par le terrain miné des déclarations contradictoires et la désinformation qui alimentent notre vision actuelle de cette nation recluse.

[1] Renseignement de sources ouvertes

[2] Ndlr : Cette situation est à nuancer en fonction des sources utilisées. La majorité des sources  étaient la majorité tu temps claires, mais pas diffusable comme aujourd’hui.

[3] Ndlr : Banlieue est de Damas

[4] Voir leur (très recherché) article : http://spioenkop.blogspot.ch/2015/05/battlefront-syria-kweres-airbase.html

[5] Forces nationales de défense, milice parallèle à l’armée mise en place par le gouvernement afin de (principalement) occuper les terrains nouvellement conquis et ceux sous son contrôle.

[6] République démocratique populaire de Corée

Facteurs tribaux dans les dynamiques du contrôle territorial de l’Etat islamique (3/4) – Processus de conquête de l’Etat islamique

Chef tribaux prêtant allégeance à l'Etat islamique à Fallujah en juin 2015 (devant un officier irakien en attente d'être exécuté). Crédit photo : http://www.vocativ.com/news/200525/isis-collects-tributes-from-sunni-tribes-now-under-its-control/

Chef tribaux prêtant allégeance à l’Etat islamique à Fallujah en juin 2015 (devant un officier irakien en attente d’être exécuté). Crédit photo : http://www.vocativ.com/news/200525/isis-collects-tributes-from-sunni-tribes-now-under-its-control/

Cet article fait partie d’une série de quatre articles sur les facteurs tribaux dans les dynamiques du contrôle territorial de l’Etat islamique. Première partie : Un retour dans l’histoire tribale (1/4), deuxième partie : Révolution syrienne et effondrement sunnite en Irak.

(Note de lecture : Les chiffres [1] renvoie à des notes de bas de pages, utiles pour la compréhension du texte, alors que les chiffres romains [IIV] renvoient à des références bibliographiques.)

Processus de conquête de l’Etat islamique

A travers l’étude des documents publiés par le Spiegel[i] saisis lors de la capture  en janvier 2014 de la maison de Haji Bakr, « cerveau » de ce qui est encore l’Etat islamique en Irak et au Levant, on peut esquisser la direction stratégique du groupe jihadiste. D’une part, les plans obtenus relèvent un mode opératoire classique, analogue à celui des insurrections révolutionnaires du XXe siècle avec une forte obsession pour le renseignement, de l’infiltration et du renversement des allégeances locales, tout en insistant d’autre part sur le caractère distinctif de la tribalité de la steppe syrienne et des provinces irakiennes limitrophes. Dans l’esprit d’Haji Bakr, afin de garantir la conquête des aires de peuplement sunnites principales en Irak, le futur Etat islamique doit d’abord contrôler un important territoire en Syrie pour ensuite entrer offensivement en Irak (afin d’assurer un espace de repli stratégique dans le cas où l’organisation rencontrerait un revers et pour obtenir une masse critique de combattants expérimentés ainsi que pour se crédibiliser auprès des groupements sunnites).[ii]

Déroulement théorique

Dans le but de garantir le soutien des populations, il est nécessaire d’implanter la présence du futur EI sur la période de temps la plus longue possible, afin que les locaux assimilant progressivement les idées[iii] de l’organisation.[1] A cet effet, il est nécessaire pour le futur Etat islamique d’étendre son territoire avec un déploiement contrôlé de la violence[iv] dans le but d’obtenir des effets précis (particulièrement en déclenchant des affrontement confessionnels sunnites-chiites pour assurer un hypothétique soutien sunnite).[v]

Dans un premier temps, l’EI infiltre un territoire avec des agents « neutres » chargés de récolter le maximum d’information sur la zone cible. Notamment, les noms des familles, personnalités importantes d’un lieu dit, leur situation financière, toute information nécessaire pouvant ensuite être utilisée lors d’un chantage etc.[vi] Une fois cette phase effectuée, la deuxième phase d’infiltration peut débuter. Personnes et familles importantes sont approchées, et suivant leur inclinaison, retournées. Celles présentant un risque pour l’organisation sont soit éliminées, soit intimidées.[vii] Suite à ce processus, l’organisation peut avancer à visage découvert et présenter aux habitants son projet politique. La dernière phase de ce plan comprend l’implémentation définitive des structures de l’Etat ainsi que la délégation de fonctions d’administration à des intermédiaires locaux.[viii] De manière concomitante à son installation territoriale,[2] l’Etat islamique édifie une structure parallèle consacrée au renseignement à l’intérieur des institutions de l’Etat[ix] (mettant en évidence le souci de la surveillance[3] et l’obsession anti-corruption de l’organisation[x]).

Dans ce cadre, la capture de Raqqa illustre précisément ce déroulement. Une fois infiltrée, l’Etat islamique ne révèle sa présence qu’après l’élimination[4] des figures lui étant opposées, les serments d’allégeance des principales tribus de la ville et la mise en fuite des brigades de l’armée syrienne libre.[xi]

Loyauté par intégration des structures familiales

S’inscrivant toujours sur la stratégie d’Haji Bakr, l’EI poursuit une approche intégrative dans les aires nouvelles conquises[5] par l’incitation au marriage des filles de personnalités avec ses membres,[xii] qui y souscrivent (malgré la perte[xiii] occasionnée[6]) dans l’idée d’améliorer leur situation, ou alors parce qu’ils en sont contraints. Ce faisant, l’organisation s’assure de la participation engagée des tribus ou familles d’origine et de relais supplémentaires[7] dans son quadrillage d’informateurs, en plus des membres des tribus l’ayant déjà rejointe. A ce titre, le groupe jihadiste s’installe durablement (tout en augmentant sa résilience) au sein de la population, comme dans le cas de Jalarbus, où la majorité des combattants sont également des membres tribaux locaux,[xiv] ou de Raqqa, où les principales tribus ont mariés leurs filles aux dignitaires du futur caliphat.[xv] Ces configurations sont également recherchées par les tribus ayant des membres appartenant à l’organisation dans le but d’obtenir des fonctions ou avantages particuliers.[xvi]

Condamnations et récompenses

De la même manière que les régimes baasistes syrien et irakien avant lui, l’Etat islamique en Irak et au Levant recourt à un double jeu de répression et d’octroi de privilèges afin de s’assurer la collaboration des tribus dans le contrôle de son territoire.[xvii]

Politique tribale

De cette manière, les documents d’Haji Bakr prévoient la mise sur pied de départements d’affaires tribales[xviii] dans toutes les provinces contrôlées par l’organisation. Le rôle de ces instances est de polisser la gouvernance de l’Etat islamique (notamment en adoptant une relative flexibilité en fonction du lieu,[xix] et de fournir des réponses aux critiques éventuelles[xx]), tout en s’assurant de la participation des chefs locaux dans la direction administrative.[xxi]

Dans ce cadre, l’EI délégue la plus grande partie de la gestion des territoires conquis aux élites locales et permet une gouvernance partiellement autonome. Combinant à la fois réalisme politique[xxii] et cooptation stratégique, [8] et répondant à un impératif tactique,[9] les officiels de l’organisation sont généralement absents de l’administration des villes ou villages, mais s’occupent d’échelons supérieurs. Les locaux sont conscients des risques de révolte compte tenu de la médiatisation des tueries des tribus rebelles. De plus, si l’Etat islamique n’affiche pas de présence locale, sa flexibilité lui permet de rassembler promptement des forces bien supérieures pour mater si nécessaire un partenaire récalcitrant.[xxiii] Là où l’organisation administre elle-même ses localités, elle prend garde à placer si possible des personnalités issues issus de la tribu locale. Elle démontre également une capacité d’adaptation aux circonstances afin de ne pas créer des tensions inutiles. Au besoin, l’EI transfère ailleurs – comme à Abou Kamal –  les officiels à l’origine de tensions avec les chefs tribaux.[xxiv]

L’autre aspect significatif en rapport avec le réalisme politique de l’EI : sa faculté d’adaptation aux circonstances locales, comme dans le cas de la Wilayat al-Badia. Lorsque l’Etat islamique s’étend progressivement dans le désert syrien (la Badia) en 2013, il noue très rapidement des rapports avec les tribus sunnites en établissant progressivement sa gouvernance.[xxv] Ces rapports profitables pour les deux parties aboutissent à la remise de renseignements importants pour le développement de la dominance militaire de l’Etat islamique dans la région. Compte tenu de l’importance stratégique de la Badia, l’Etat islamique décide de l’établissement d’une nouvelle province (Wilayat al-Badia[10]) englobant les aires tribales lui ayant fait allégeance et l’immensité du désert syrien.[xxvi] Malgré des débuts encourageants et l’emplacement central de la province, celle-ci tombe en désuétude en janvier 2014 sous une conjonction d’attaques du régime[xxvii], d’offensive généralisée des rebelles[xxviii] et de reconfiguration administrative suite à l’allégeance de tribus situées à l’est de la province d’Homs.[xxix]

L’Etat islamique comme pourvoyeur de ressources

En contrôlant de vastes étendues, l’Etat islamique s’est approprié le contrôle des ressources, qu’il emploie de façon à manipuler l’allégeance des tribus désirant en faire usage. Compte tenu de l’opportunisme tribal, les retournements d’allégeance en faveur de l’EI confirment la possession et l’exploitation de ressources – principalement le pétrole[xxx] – en tant que facteurs de ralliement,[xxxi] indépendamment de l’adhésion à l’idéologie du groupe.[11] Pour les tribus, la préservation de leurs intérêts s’accommode d’un changement soudain de gouvernant, comme dans le cas de la tribu des Afadila (Raqqa), ou ceux de la campagne bédouine d’Alep.[xxxii] Parallèlement, c’est la collaboration avec ces différentes entités tribales qui assure une fourniture ponctuelle de biens pétroliers.[xxxiii]

Etat islamique et Etat-providence

En capitalisant sur la négligence du régime baasiste syrien et le désintérêt[xxxiv] de l’administration lors de la sécheresse des années 2000, l’Etat islamique a pu bénéficier de significatifs effets de contraste dans son rapport aux populations. En Syrie ou ailleurs, le groupe a investi ses bénéfices issus de la vente pétrolière et ses réserves en cash dans l’établissement de services publics[xxxv] (maintien des routes, électricité), la distribution de biens de première nécessité[xxxvi] et la construction d’infrastructures essentielles[xxxvii] (dispensaires, écoles, puits[xxxviii]). Cette posture d’Etat participatif et providentiel a permis d’infléchir la position de certaines tribus à l’avantage de l’Etat islamique.[xxxix]

Eléments financiers et redistribution des ressources

Afin de s’assurer la fidélité de certaines tribus[12], l’Etat islamique entreprend de (re)distribuer cadeaux[xl] et certaines ressources comme l’orge, du carburant et des voitures.[xli] Dans les cas où la situation des tribus peut être renversée à son avantage, l’Etat islamique propose d’équiper et d’encadrer celles-ci dans leur combat contre un adversaire commun.[xlii]

Ces acquisitions d’affiliés s’effectuent également au travers de la reprise par l’organisation de charges financières, à l’instar du payement des salaires[xliii] des combattants tribaux[13] ou de l’achat unique de loyautés[xliv] (comme à Deir Ez Zor où 2 millions de dollars ont été investis par l’EI pour sécuriser sa présence[xlv]).

Politique de dissuasion

Nonobstant sa posture providentielle, l’Etat islamique détient un historique notable d’extermination tribale,[14] dans une logique de violence ciblée. En août 2014, trois villages de la tribu Shaitat de la province de Deir Ez Zor se rebellent sur fond d’atteinte à l’honneur et aux pratiques tribales. Après avoir courtement essayer de négocier, l’organisation exécute 700 personnes – y compris femmes et enfants de plus de 15 ans – après la révolte de 200 autres dans la campagne de Deir Ez Zor. 2000 personnes fuient dans les villages alentours et en Turquie. En Irak, la tribu Albu Nimr est la première à être la cible de ce type de traitement. Suite à la chute des villes d’Hit et de Zawiyat, l’organisation fait exécuter 700 personnes issues de la tribu ayant combattu son avancée. Pour terminer, c’est la tribu des Jabbour (près de Tikrit) qui perd 300 membres suite à une révolte d’adolescents.

Conséquence de ces exécutions de masse ainsi que de leur médiatisation postérieure,[xlvi] l’Etat islamique n’a que peu de risque de se retrouver confronté à une révolte tribale d’importance. L’effet dissuasif des différents raids et des massacres programmés exerce une coercition suffisante pour garantir la soumission des ensembles tribaux.[xlvii] Autre expression de la violence – discriminée – implémentée par l’Etat islamique, l’assassinat, l’intimidation ou l’enlèvement de scheiks opposés à l’organisation font partie d’un train de mesures alternatives dans l’atteinte de résultats identiques.[xlviii]

Confessions et repentir

L’Etat islamique cultive également une image de magnanimité dans l’instrumentalisation des cérémonies de « repentance », au cours desquelles d’anciens adversaires font amende honorable de leurs erreurs passées, se séparent de leurs attributs séculaires, et prêtent allégeance dans le même temps.[xlix] Ces confessions organisées, si elles permettent la mise à l’abri du danger de ceux qui y participent, servent en réalité un quadruple but. Tout d’abord, elles neutralisent des dissidents potentiels, tout en les identifiant. Elles permettent dans le même temps de récupérer des armes qui auraient être utilisées contre l’EI, et agissent comme des gigantesques chambres à propagande diffusant une proposition simple : « Celui qui se repentira sera épargné et pardonné. Il est dans son intérêt de venir à l’organisation avant l’inverse. »[l]

Les chefs tribaux de le tribu Shaitat (Deir ez Zor) n’ayant pas été éliminés lors du soulèvement d’août 2014 prêtent allégeance à l’EI, condamnant fermement l’insurrection et fustigeant les adversaires de l’EI. Cette cérémonie aboutira au retour partiel d’une partie de la tribu dans ses villages.

Le volet tribal de ces cérémonies a pour fonction de désarmer en masse et de provoquer de nouvelles allégeances pouvant produire des retournements de situation. Cela se vérifie dans les serments d’allégeance des tribus d’Anbar, qui étaient encore membres des Sahwa peu de temps auparavant.[li] Cependant, la combativité de certaines tribus peut conduire à une exclusion des instances de repentance, comme les Albu Nimr.[lii] Selon comment cela sied à l’organisation, celle-ci peut orchestrer la repentance de scheiks et membres tribaux – comme dans le cas des Shaitat rescapés de l’extermination du mois d’août[liii] – afin d’assurer une division durable au sein de la tribu ou de réduire une force adverse par la menace seule d’une attaque indiscriminée ou la promesse d’une sortie de crise.[liv]

Des hommes de la tribu Shaitat remettent l'ensemble de lors armes lors d'une cérémonie de repentance. Crédit : http://jihadology.net/2015/01/11/new-video-message-from-the-islamic-state-except-those-who-repent-believe-wilayat-al-khayr/

Des hommes de la tribu Shaitat remettent l’ensemble de lors armes lors d’une cérémonie de repentance. Crédit : http://jihadology.net/2015/01/11/new-video-message-from-the-islamic-state-except-those-who-repent-believe-wilayat-al-khayr/

Sécurité et stabilité

Autre aspect de la tolérance grandissante des tribus locales pour l’organisation, celles-ci répondent positivement (comme à Jalarbous et Raqqa)[lv] au retour de l’ordre et de la sécurité dans les villes, conséquences de l’arrivée de l’EI. D’autre part, la cohérence idéologique[lvi] des combattants de l’EI rend l’organisation compréhensible et prévisible. A ce titre, la population peut à nouveau interagir en connaissance de cause avec son gouvernant, en contraste des « militaires déserteurs et bandes mafieuses de l’ASL »,[lvii] augmentant de ce fait la fiabilité de l’organisation.

En outre, l’intégrité de l’organisation et sa légitimité se confirment en imposant une justice identique pour toute sa population. Les cours de justice de l’Etat islamique sont censées répondre sans discriminations aux doléances des résidents.[lviii] En cas de tort avéré, l’EI n’hésite pas à sanctionner ses membres[lix], jusqu’à les exécuter.[15] Cette absence de corruption dans l’exercice de la justice est un puissant facteur de crédibilité et renforce l’EI comme figure régalienne. Ces éléments d’ordre, de justice et de sécurité, combinés à la politique de décentralisation des pouvoirs produisent une certaine émancipation locale et augmentent la sécurité de la population.

Gouvernance par la division

L’EI dispose également d’un historique fourni dans le retournement de rivalités tribales à son propre avantage, qu’il applique principalement en Syrie[lx] (étant donné le terrain propice aux luttes intertribales, héritage de l’ère Assad). A Jalarbus, l’organisation va s’appuyer sur la tribu des Tayy, en conflit avec les Jays. Suite à l’expulsion de ces derniers de la ville, l’EI instaure une relation clientéliste avec les Tayy, qui les laisse maîtres de la ville. Ceux-ci fourniront un important contingent de combattants en échange.[lxi]

Ou contre un adversaire commun

Lorsqu’il n’est pas possible de capitaliser sur les rivalités entre tribus sunnites, l’EI va instrumentaliser les peurs des tribus par rapport à d’autres populations, évoquer des gains importants suite à une entreprise militaire, ou les deux à la fois. A ce titre, à Tall Hamis, l’Etat islamique a habilement suscité et exacerbé les tensions entre kurdes et tribus arabes – en soutenant[16] les revendication anti-PKK et en nourrissant leur rhétorique chauviniste[lxii] – poussant celles-ci à chasser les Kurdes de la ville avec l’aide des combattants de l’organisation.[lxiii]

Utilisation des luttes générationnelles

L’Etat islamique va jusqu’à exploiter la contestation au sein des khams ou clans, ne se contentant pas d’attiser les rivalités inter ou intra-tribales. Selon un modus operandi analogue, des émissaires de l’organisation approchent les jeunes générations et leur font miroiter l’éventualité de l’attribution d’une fonction significative dans les rangs du groupe.[lxiv] Si ceux-ci rejoignent l’organisation, l’Etat islamique réalise un double objectif : affaiblir les entités tribales,[lxv] et clientéliser une partie de celles-ci. Une autre variante de ce processus concerne la maitrise et l’exploitation des ressources pétrolières à la place d’une fonction. Au lieu de traiter avec le pouvoir traditionnel, l’EI s’adresse alors directement à la future élite dans ses rapports de marchandage. [lxvi]

Chez la jeune génération sunnite irakienne,[17] pour une partie dépourvue de travail et défranchisée, c’est la perte de foi dans un futur acceptable qui catalyse des revendications[18] que l’organisation exploite à son avantage.[lxvii] En Syrie, cette approche s’appuie sur des revendications antérieures à l’arrivée de l’EI comme acteur majeur, la jeune génération s’attribuant plus de crédibilité que celle au pouvoir en raison de son implication dans la révolution syrienne.[lxviii]

L’Etat islamique en tant qu’instance de réconciliation

Pour terminer, l’organisation adopte une posture d’arbitrage lors des différents de familles, clans ou tribus dans le but d’asseoir sa légitimité ainsi que d’accroître sa pénétration des strates tribales. A ce titre, la production médiatique[lxix] de l’organisation fait ponctuellement la démonstration de son rôle social d’instance de réconciliation, tout en insistant sur les racines islamiques de celle-ci. Généralement, l’étape d’échange entre les parties est court[19] (ce qui laisse entendre que les éléments de conflit ont été réglés préalablement), et se termine par un repas pourvu par l’Etat islamique. Ces instances de remise en lien assurent à l’EI une position d’acteur central et permettent d’identifier des différents tribaux potentiellement inconnus que l’organisation pourrait exploiter dans le futur.

A l’initiative de l’Etat islamique, les familles Almazida et Alhammdah de la tribu d’Al-Matyut sont invitées à se réconcilier après le meurtre de l’un de leurs suite à leur conflit.

Conclusion et synthèse

A travers l’étude des documents d’Haji Bark, il est possible d’identifier la stratégie globale entreprise par l’Etat islamique après la perte en 2013 de Jahbat al-Nosra, son affilié syrien.[lxx] Une combinaison de réalisme politique, intimidations, cooptation tribale et d’offensives militaires ont abouti en 2014 à la conquête de la grande majorité de la steppe syrienne, ainsi qu’à l’extension de cette combinaison en Irak.

Si l’EI est en mesure de contrôler les tribus et de capitaliser sur leur soumission (notamment par l’exercice de son autorité à travers les tribus), cette relation entre tribus et gouvernant s’inscrit dans une dynamique dont les origines remontent aux rapports de force existant sous l’empire Ottoman. De fait, l’Etat islamique adopte des rapports clientélistes[20] avec des structures ayant l’expérience de ces relations patron-client.

Cependant, l’ajout des exécutions de masse corrélé à la politique du repentir le différencie de la politique clientéliste des régimes baasistes syriens et irakiens. De plus, son intrication dans les structures tribales (notamment les mariages), l’exploitation des contestations générationnelles et sa posture de réconciliateur démontrent l’exploitation étendue du spectre des moyens de contrôle tribaux.

Dans son appréciation du paysage tribal syrien, l’organisation a employé ce que Félix Legrand appelle « une stratégie coloniale »[lxxi] avec succès en fondant ses forces sur les fragilités tribales (comme les rivalité intra-tribales, et l’effritement graduel des instances tribales) et leurs forces (en retournant les tensions à son avantage). En Irak, c’est par le ralliement soit par la politique gouvernementale, la coercition, et les retournements d’allégeances que l’EI a pu créer son territoire. Ce après quoi, sa large maîtrise des codes tribaux a assuré la soumission durable de ces ensemble tribaux, tout en générant une plus-value importante.[21]

Pour terminer, si l’EI doit une partie de son succès à sa maitrise des champs tribaux, c’est de la nature opportuniste de ceux-ci que pourrait découler son déclin. A ce titre, les récentes offensives conjointes des Kurdes et de l’armée syrienne libre dans le nord de la Syrie ont créé des changements de subordination, avec le retournement opportuniste des tribus[lxxii] situées sur le territoire nouvellement conquis par les forces conjointes. Dans ce cadre, il serait envisageable que la perte des territoires de l’organisation soit suivie d’un retournement des ensemble tribaux précédemment sous son contrôle.

[1] Suivant une logique d’accroissement constant de la collaboration d’une population en faveur du gouvernant dans un facteur de temps illimité, sur un principe cuius regio, eius religio.

[2] Secrète ou déclarée.

[3] A l’intérieur de cette structure, les émirs chargés de l’espionnage étaient eux-mêmes surveillés par un autre émir.

[4] Ou enlèvement.

[5] Dans le but de d’y renforcer l’emprise de l’organisation

[6] Dans la coutume tribale, quand une femme est mariée en dehors du clan, celui-ci ne peut plus réclamer sa descendance. A ce titre, cela explique pourquoi les mariages entre cousins germains demeurent courants dans les sociétés tribales.

[7] Leçon apprise de la Sahwa, l’organisation se prépare aux défections des tribus et répond par la création de liens familiaux à son avantage.

[8] Il est impossible à l’Etat islamique d’imposer sa gouvernance au niveau du village ou de la ville, compte tenu de ses effectifs insuffisants. De plus, assurer la cooptation de chefs locaux (généralement tribaux) donne de nouveaux moyens de garantir collaboration et loyauté des factions avantagées tout en gardant la possibilité de manœuvrer entre factions rivales.

[9] En raison de son faible nombre de combattants, l’organisation a besoin du maximum de personnel dans des rôles de combat.

[10] Dans ce cadre, la wilayat al-Badia (steppe désetique) comprend la majorité du gouvernorat de Homs, une fraction de celui de Hama, déborde au nord sur celui de Raqqa, au nord-ouest sur celui d’Alep, et à l’est sur ceux de Deir-Ez Zor et Hasaké.

[11] A cet effet, l’évolution du Sheikh Nawaf al-Bashir se profile comme un modèle du genre : Politicen influent sous le régime, parlementaire, il prête allégeance à l’Etat islamique dès la présence de celui-ci en échange de la garantie du contrôle de sa tribu (les Al-Kasra) sur les champs pétroliers bordant ses possessions tribales.

[12] Ne disposant généralement pas d’autres avantages financiers.

[13] Dont l’attachement permet dans le même temps la surveillance.

[14] Peut relayés, ces massacres ont cependant provoqué plus de 2400 morts lors de la période juin 2014 – mai 2015.

[15] Notamment à Raqqa.

[16] Avec combattants et munitions.

[17] Dont tous ont traversé 12 ans de guerre civile.

[18] Alors que les chefs traditionnellement s’opposaient à al-Qaïda (et après à l’Etat islamique), sur fond notamment de concurrence à leurs activités de contrebande et revenus parallèles.

[19] Selon une évaluation du contenu diffusé par l’organisation.

[20] L’attitude de l’organisation avec les tribus entre régulièrement en conflit avec son discours global et universaliste d’un islam affranchi des structures antérieures à l’établissement du caliphat.
[21] En financement et fourniture de combattants.

 

[i] 2015). Reuter, Christoph,  The Terror Strategist: Secret Files Reveal the Structure of Islamic state. 18 avril 2015, Der Spiegel. Disponible sur : http://www.spiegel.de/international/world/islamic-state-files-show-structure-of-islamist-terror-group-a-1029274.html (Consulté le 29 juin 2015).

[ii]Caillet, Romain, The Governorate of Homs: the Islamic State’s new fiefdom?, OpenDemocracy, 22 août 2014. Disponible sur : https://www.opendemocracy.net/arab-awakening/romain-caillet/governorate-of-homs-islamic-state%E2%80%99s-new-fiefdom (Consulté le 29 juin

[iii] Whiteside, Craig, ISIL’s Small Ball Warfare: An Effective Way to Get Back into a Ballgame, op. cit.

[iv] Ibid.

[v] Ibid.

[vi] Caillet, Romain, The Governorate of Homs: the Islamic State’s new fiefdom?, op. cit.

[vii] Ibid.

[viii] Ibid.

[ix] Ibid.

[x] Whiteside, Craig, ISIL’s Small Ball Warfare: An Effective Way to Get Back into a Ballgame, op. cit.

[xi] Caillet, Romain, The Governorate of Homs: the Islamic State’s new fiefdom?, op. cit.

[xii] Ibid.

[xiii] Dukhan, Haian, Tribes and Tribalism in the Syrian Uprising, op. cit.

[xiv] Associated Press, With incentives and brute force, Islamic State subduing tribes in Syria, Iraq, Fox News, 27 novembe 2014. Disponible sur : http://www.foxnews.com/world/2014/11/27/with-incentives-and-force-islamic-state-group-subduing-tribes-in-syria-and-iraq/ (Consulté le 29 juin 2015).

[xv] Caillet, Romain, Échec de l’offensive de l’Armée syrienne libre contre l’État islamique en Irak et au Levant, Orient XXI, 4 février 2014. Disponible sur : http://orientxxi.info/magazine/echec-de-l-offensive-de-l-armee,0510 (Consulté le 29 juin 2015)

[xvi] Setrakian, Lara et Montgomery, Katarina, Hassan Hassan on How to Uproot ISIS in Deir Ezzor, op. cit.

[xvii] Wehrey, Frederic, An Elusive Courtship: The Struggle for Iraq’s Sunni Arab Tribes, Carnegie Endowement For International Peace, Syria In Crisis, 7 novembre 2014. Disponible sur : http://carnegieendowment.org/syriaincrisis/?fa=57168 (Consulté le 29 juin 2015).

[xviii] Associated Press, With incentives and brute force, Islamic State subduing tribes in Syria, Iraq, op. cit.

[xix] Ibid.

[xx] Wehrey, Frederic, An Elusive Courtship: The Struggle for Iraq’s Sunni Arab Tribes, op. cit.

[xxi] Ibid.

[xxii] Setrakian, Lara et Montgomery, Katarina, Hassan Hassan on How to Uproot ISIS in Deir Ezzor, op. cit.

[xxiii] Ibid.

[xxiv] Associated Press, With incentives and brute force, Islamic State subduing tribes in Syria, Iraq, op. cit.

[xxv] Caillet, Romain, The Governorate of Homs: the Islamic State’s new fiefdom?, op. cit.

[xxvi] Ibid.

[xxvii] http://spioenkop.blogspot.ch/2015/05/the-islamic-states-spring-offensive-al.html

[xxviii] Caillet, Romain, Échec de l’offensive de l’Armée syrienne libre contre l’État islamique en Irak et au Levant, op. cit.

[xxix] Caillet, Romain, The Governorate of Homs: the Islamic State’s new fiefdom?, op. cit.

[xxx] Williams, Lauren, Sahwa-like resistance against ISIS unlikely to erupt in Syria’s east, The Daily Star : Lebanon, 23 Août 2014. Disponile sur : http://www.dailystar.com.lb/News/Middle-East/2014/Aug-23/268224-sahwa-like-resistance-against-isis-unlikely-to-erupt-in-syrias-east.ashx (Consulté le 29 juin 2015).

[xxxi] Legrand, Felix, The Colonial Strategy of ISIS in Syria, Policy Alternatives, Arab Reform Initiative, juin 2014. Disponible sur : http://www.arab-reform.net/sites/default/files/ISIS%27s%20Colonial%20Strategy%20in%20Syria%20-%20Legrand%20-%20June%202014%20VF.pdf (Consulté le 29 juin 2015).

[xxxii] Caillet, Romain, Échec de l’offensive de l’Armée syrienne libre contre l’État islamique en Irak et au Levant, op. cit.

[xxxiii] Williams, Lauren, Sahwa-like resistance against ISIS unlikely to erupt in Syria’s east, op. cit.

[xxxiv] Ibid.

[xxxv] Wehrey, Frederic, An Elusive Courtship: The Struggle for Iraq’s Sunni Arab Tribes, op. cit.

[xxxvi] Associated Press, With incentives and brute force, Islamic State subduing tribes in Syria, Iraq, op. cit.

[xxxvii] Williams, Lauren, Sahwa-like resistance against ISIS unlikely to erupt in Syria’s east, op. cit.

[xxxviii] Associated Press, With incentives and brute force, Islamic State subduing tribes in Syria, Iraq, op. cit.

[xxxix] Wehrey, Frederic, An Elusive Courtship: The Struggle for Iraq’s Sunni Arab Tribes, op. cit.

[xl] Associated Press, With incentives and brute force, Islamic State subduing tribes in Syria, Iraq, op. cit.

[xli] Ibid.

[xlii] Ibid.

[xliii] Williams, Lauren, Sahwa-like resistance against ISIS unlikely to erupt in Syria’s east, op. cit.

[xliv] Setrakian, Lara et Montgomery, Katarina, Hassan Hassan on How to Uproot ISIS in Deir Ezzor, op. cit.

[xlv] Rogin, Josh, U.S. Ignored Warnings Before ISIS Takeover of a Key City, The Daily Beast, 7 octobre 2014. Disponible sur: http://www.thedailybeast.com/articles/2014/07/10/u-s-ignored-warnings-before-isis-takeover-of-a-key-city.html (Consulté le 29 juin 2015).

[xlvi] Magnier, Elijah J., Many asked me: Why #ISIS is issuing a beheading videos (yesterday) of local Sunni Tribes now? What is the purpose? #ISIS style to create fear, using media, among the same Sunni Tribes they r fighting today in #Anbar so videos of beheading can reach these, @ejmalrai, 16 avril 2015. Disponible sur : https://twitter.com/EjmAlrai/status/588615996849524736 (Consulté le 29 juin 2015).

[xlvii] Associated Press, With incentives and brute force, Islamic State subduing tribes in Syria, Iraq, op. cit.

[xlviii] Wehrey, Frederic, An Elusive Courtship: The Struggle for Iraq’s Sunni Arab Tribes, op. cit.

[xlix] Hassan, Hassan et Weiss, Michael, ISIS Is Begging for Your Attention—by Killing People With Rocket Launchers, The Daily Beast, 23 juin 2015.

[l] Ibid.

[li] Ibid.

[lii] Wing, Joel, Behind The Revival Of The Islamic State in Iraq, Interview With Naval War College Prof Craig Whiteside, op. cit.

[liii] Except Those Who Repent, Believe (Wilayat al-Khayr), 11 janvier 2015. Disponible sur: http://jihadology.net/2015/01/11/new-video-message-from-the-islamic-state-except-those-who-repent-believe-wilayat-al-khayr/ (Consulté le 13 mai 2015).

[liv] Hassan, Hassan et Weiss, Michael, ISIS Is Begging for Your Attention—by Killing People With Rocket Launchers, op. cit.

[lv] Caillet, Romain, Échec de l’offensive de l’Armée syrienne libre contre l’État islamique en Irak et au Levant, op. cit.

[lvi] Ibid.

[lvii] Ibid.

[lviii] Caillet, Romain, The Governorate of Homs: the Islamic State’s new fiefdom?, op. cit.

[lix] Ibid.

[lx] Setrakian, Lara et Montgomery, Katarina, Hassan Hassan on How to Uproot ISIS in Deir Ezzor, op. cit.

[lxi] Caillet, Romain, Échec de l’offensive de l’Armée syrienne libre contre l’État islamique en Irak et au Levant, op. cit.

[lxii] Heras, Nicholas A., The Struggle for Syria’s al-Hasakah Governorate: Kurds, the Islamic State and the IRGC, The Jamestown Foundation, Terrorism Monitor, Volume 13, n° 7, 2015. Disponible sur: http://www.jamestown.org/single/?tx_ttnews%5Btt_news%5D=43746&no_cache=1#.VTjiBa3tmko (Consulté le 29 juin 2015).

[lxiii] Ibid.

[lxiv] Associated Press, With incentives and brute force, Islamic State subduing tribes in Syria, Iraq, op. cit.

[lxv] Ibid.

[lxvi] Setrakian, Lara et Montgomery, Katarina, Hassan Hassan on How to Uproot ISIS in Deir Ezzor, op. cit.

[lxvii] Benraad, Myriam, Iraq’s Tribal “Sahwa”: Its Rise and Fall, op. cit.

[lxviii] Setrakian, Lara et Montgomery, Katarina, Hassan Hassan on How to Uproot ISIS in Deir Ezzor, op. cit.

[lxix] Notamment : Reconciling between the People 1 (Wilayat al-Jazira), 16 Mai 2015. Disponible sur :

https://ia800308.us.archive.org/8/items/ReconcilingPeople/Reconciling%20People.mp4 (Consulté le 20 mai 2015)

[lxx] Caillet, Romain, The Governorate of Homs: the Islamic State’s new fiefdom?, op. cit.

[lxxi] Legrand, Felix, The Colonial Strategy of ISIS in Syria, op. cit.

[lxxii] Direj, Kevan, #serekaniye #arab another Arabic TRIBE (ALSADEH) join #YPG #TwitterKurds #Syria yes bakara, HARB, @kovandire, 14 juin 2015. Disponible sur : https://twitter.com/kovandire/status/610038867199135744 (Consulté le 29 juin 2015).

Facteurs tribaux dans les dynamiques du contrôle territorial de l’Etat islamique (2/4) – Révolution syrienne et l’effondrement sunnite en Irak

Des manifestants sunnites font part de leur colère à Fallujah en avril 2013 quant à leur exclusion des instances politiques et sécuritaires. Remarquez comment l'Etat Islamique utilisait déjà les manifestations pour étendre sa base. Credit photo : http://weekly.ahram.org.eg/News/2173/19/Early-elections-in-Iraq-.aspx

Des manifestants sunnites font part de leur colère à Fallujah en avril 2013 quant à leur exclusion des instances politiques et sécuritaires. Remarquez comment l’Etat Islamique utilisait déjà les manifestations pour étendre sa base. Credit photo : http://weekly.ahram.org.eg/News/2173/19/Early-elections-in-Iraq-.aspx

Cet article fait partie d’une série de quatre articles sur les facteurs tribaux dans les dynamiques du contrôle territorial de l’Etat islamique. Première partie : Un retour dans l’histoire tribale (1/4).

(Note de lecture : Les chiffres [1] renvoie à des notes de bas de pages, utiles pour la compréhension du texte, alors que les chiffres romains [IIV] renvoient à des références bibliographiques.)

Invasion de l’Irak

L’invasion de l’Irak en 2003 vient bouleverser les rapports tribaux. Si dans un premier temps, la grande partie des tribus continuent[i] leurs activités illégales,[1] on observe alors deux types de réaction : d’une part, les tribus précédemment marginalisées voient dans la chute de Saddam l’opportunité de reconstruire leur autorité historique.[ii] D’autre part, la décision de l’autorité provisoire de la coalition (APC)[2] de dissoudre l’armée irakienne et de débaasifier l’Etat irakien en masse se révèle une massive erreur d’interprétation[iii] qui va conduire un nombre important de chefs tribaux sunnites (les plus lésés) à basculer dans l’insurrection contre l’occupation.[iv]

Disposant de financements parallèles, d’armes légères et s’appuyant sur une structure familiale qui collectivise la lutte[3], les tribus affectées de la province d’Anbar fournissent alors recrues, logistique et hébergement aux jihadistes d’al-Qaïda.[v] Avec la stratégie d’al-Qaïda en Irak consistant à provoquer une guerre confessionnelle entre chiites et sunnites, des divergences entre tribus et jihadistes apparaissent dès 2005 sur fond de tensions économiques : interférences dans les contrats de reconstruction et affaires locales, lutte violente pour la contrebande, vols et gestion du marché noir, sources de revenus « traditionnels » des tribus.[vi]

Les premières manifestations d’une opposition des tribus d’Anbar[4] remontent à 2005, quand plusieurs clans d’Albu Mahal[5] cherchent le contact avec les troupes américaines afin d’expulser al-Qaïda de leur domaine.[vii] Désormais exclues de la politique irakienne[6] les tribus sunnites voient dans leur collaboration avec les autorités un espoir de réintégrer à terme le jeu politique irakien.[viii] A ce titre, un premier essai d’alliance tribale contre al-Qaïda, le « Conseil pour le salut d’Anbar » est lancé en 2006,[ix] mais ne trouve pas le soutien du gouvernement.[x] Le besoin de se débarrasser d’al-Qaïda s’accroît avec la recrudescence des kidnappings et du banditisme utilisés par celle-ci pour assurer son financement.[xi] La nouvelle doctrine de l’organisation (qui vise à l’éclatement des liens tribaux dans l’espoir de rattacher les tribus à l’insurrection et l’implémentation de la sharia sur la coutume[xii]) conduit celle-ci à viser les responsables religieux et chefs tribaux. Ces exécutions provoquent une réaction tribale brutale, en raison de l’impossibilité d’éponger les dettes de sang.[xiii]

Sahwa et émergence de l’Etat islamique

En réponse à la menace directe[xiv] d’al-Qaïda pour leur existence, 25 des 31 tribus d’Anbar fondent en septembre 2006 « le réveil d’Anbar » [7] (Sahwa), qui lutte spécifiquement contre al-Qaïda.[xv] Les américains vont très rapidement fournir une aide logistique, financière[xvi] et politique[8] au mouvement qui va faire des émules dans d’autres provinces. Le succès combiné des « réveils »[9] et du « surge »[10] américain vont mettre fin en grande partie à l’existence de l’Etat islamique d’Irak en 2007.[xvii] Dans ce cadre, les tribus obtiennent une légitimité et assurent à leurs membres plusieurs milliers d’emplois notamment dans la police[xviii] ou dans une milice constituée pour l’occasion « Les fils d’Irak ».[xix]

Malgré le soutien américain, et le soutient initial du gouvernement[xx], les promesses d’intégrer les « Fils d’Irak » aux forces régulières se révèlent vides ou déshonorantes[xxi] lors du transfert en 2008 de l’administration de cette milice auxiliaire au gouvernement irakien. Pour le gouvernement chiite, et principalement le premier ministre Nouri al-Maliki, les tribus sunnites demeurent un risque une fois la menace terroriste éliminée[xxii] (conséquence de leurs liens originels avec l’insurrection), et en particulier en raison de la crainte d’un retour au pouvoir des sunnites.[xxiii] Par conséquent, Maliki va s’assurer de leur disparition dans une manœuvre en trois actes.[xxiv]

Si pour les tribus sunnites, Maliki est un « pantin de l’Iran » et est par conséquent méfiant vis-à-vis de la Sahwa, les plus violentes critiques proviennent des formations politiques sunnites, qui voient un danger dans l’émergence de ces milices se politisant progressivement.[xxv] Maliki va exploiter ces rivalités (comme Saddam) par la création de structures tribales concurrentes (1), dans une logique de diviser pour régner. Parallèlement, le gouvernement irakien diffuse un discours peignant les Sahwa comme des mercenaires et bandits[11] et ordonne la dissolution de conseils des réveils (2). Dans le même temps, plusieurs des leaders de la Sahwa sont persécutés et arrêtés[xxvi] et les autorités irakiennes retirent le droit à porter des armes à un large contingent des « réveils » [xxvii] (3).

Paradoxalement, Nouri al-Malika va créer le contexte favorable à l’expansion de l’Etat islamique d’Irak en voulant à tout prix se protéger de l’opportunisme tribal sunnite[xxviii] : par des brimades systématiques et la perte graduelle des fonctions sécuritaires de l’Etat, il va donner un motif aux tribus pour rechercher des nouvelles formes politiques où leurs spécificités seraient respectées. La conjonction du démantèlement des « réveils » (et ses conséquences), du retrait des forces américaines des centres urbains en 2009,[xxix] de la politique légaliste[12] de ces derniers par rapport à la détention des insurgés,[xxx] et de la division des tribus[xxxi] va renforcer progressivement[13] l’Etat islamique d’Irak. Celui-ci prépare patiemment son retour par une campagne permanente[xxxii] (2007-2013[xxxiii]) d’assassinats ciblés des membres de la Sahwa.[14] En privant les autorités irakiennes de leurs « yeux et oreilles »,[xxxiv]  l’Etat islamique d’Irak rencontre de moins en moins d’opposition sur le terrain, disposant alors de temps en suffisance pour former un socle de militants dévoués et expérimentés.[xxxv]

Ayant appris des erreurs de la période pré-Sahwa, l’Etat islamique d’Irak s’appuie sur les structures tribales existantes dans une approche de « la carotte et du bâton ». La « repentance » des clans ou tribus sunnites ayant participé aux « réveils » est encouragée et leur garantit la sécurité dans le cadre de leur allégeance,[15] tandis que les tribus refusant de s’y soumettre sont systématiquement visées par des campagnes d’assassinats. [xxxvi]

Ce phénomène est particulièrement observable dans la province d’Anbar, à la différence de celle de Ninive, demeurée un sanctuaire[xxxvii] de l’Etat Islamique d’Irak (en témoigne le faible nombre d’attaques de celui-ci jusqu’à la prise de la Mossoul).[xxxviii] Dans ce cadre, la répression par l’armée des manifestations pacifiques de Ramadi en 2013 (réclamant une reconnaissance et une participation des sunnites accrue dans le gouvernement de Nouri al-Maliki) va, d’une part, jeter un nombre significatif de sunnites (et donc de tribus) dans les bras de l’Etat islamique en Irak et au Levant, tout en parachevant le morcellement de l’opposition tribale (sunnite) et le réseau sécuritaire mis en place par celle-ci.[xxxix]

Révolution syrienne

La révolution syrienne trouve son origine à Daraa après l’emprisonnement d’adolescents auteurs de tags anti-régime.[xl] Dès le début, les clans locaux entrent dans l’opposition après que leur délégation sollicitant la libération des adolescents soit humiliée par les services de sécurité.[xli] En conséquence, les clans affiliés rejoignent massivement la contestation pour défendre l’honneur de la tribu, dans un mouvement qui va rapidement se diffuser[xlii] dans l’ensemble du pays. Plus la contestation grandit, plus le régime[16] et l’opposition vont s’efforcer de gagner le soutien tribal.[xliii]

En dépit de liens patronaux avec le gouvernement, la majorité peuplée de la steppe syrienne vit marginalisée et appauvrie[xliv] par une sécheresse exceptionnellement longue (10 ans) contre laquelle le gouvernement syrien n’a pas apporté de solution.  Cette absence pèse lourd dans la balance[xlv] de même que celle des chefs tribaux en exil, incapables de subvenir à leurs tribus respectives (ou de ceux n’ayant pas bénéficié des largesses du gouvernement).[xlvi] Ce manque de figure responsable provoque une reconfiguration structurelle des rapports intra et intertribaux. Dans cette période, l’autorité verticale des chefs diminue régulièrement (de même que la cohésion intra-tribale)[xlvii] alors qu’émergent des nouvelles pratiques d’entraides dépassant la structure de la tribu.[xlviii] Le résultat de cette reconfiguration, combinée au problème du chômage des jeunes ainsi que de l’exode rural lié à la sécheresse crée les conditions suffisantes à la diffusion[xlix] des revendications à travers les réseaux tribaux.[17] Autre effet de la mue des rapports tribaux, les chefs ayant participé aux réseaux clientélistes du régime perdent leur crédibilité ainsi que ceux ayant essayé de s’y rallier.[l]

Si la majorité des tribus bédouines et arabes (8) finit par basculer dans la contestation[18] (y compris armée), seule une partie (4) demeure en 2014 encore loyale au gouvernement[li], principalement celles disposant de rapports privilégiés avec le régime[lii] antérieurs à la révolution. Conséquence de la dégradation des autorités tribales, près d’un quart (6) se divisent[liii] et une petite partie (3) n’affiche pas de préférence. On constate que la stratégie des relations privilégiées avec les petites tribus assure la division des grands ensembles quand une minorité de scheiks assurent le gouvernement de leur soutien[liv] et tracent des ensembles où les frontières ne sont pas évidentes.[lv] Dès le début de la contestation, les tribus font jouer leur appartenance à une confédération tribale pour rassembler du soutien pour l’insurrection.[lvi] Dans ce cadre, des dons et du matériel arrivent rapidement de l’Arabie Saoudite et des pays du golfe.[lvii]

L’expulsion de l’armée syrienne[19] du gouvernorat de Deir Ez Zor voit le retour des revendications des tribus des leurs terres, y compris sur les puits de pétrole et gaz y étant situés.[lviii] On observe alors une coopération apparemment contre-productive (mais répondant à une analyse pragmatique de la situation) entre le régime et les tribus: celles-ci exploitent et prospèrent avec le fruit de leurs installations, tout en revendant ou injectant une partie de leur part sur le réseau ou au régime, qui en retour ne bombarde pas les installations.[lix] Cependant, la manne pétrolière[20] amène rapidement la discorde[lx] au sein de rebelles, qui se divisent entre combattants et bénéficiaires de cette nouvelle rente économique,[lxi] affaiblissant de fait leur potentiel militaire, et en conséquence, insurectionnel.

[1] Dans le vide de pouvoir laissé par l’effondrement du régime.

[2] Par son administrateur, Paul Bremer.

[3] En particulier, les liens de parenté et les composantes tribales assurent la loyauté, la collectivisation de la lutte et la confidentialité de ses opérations. A ce titre, la structure tribale constitue une cellule idéale dans une lutte collective.

[4] Principale aire de peuplement des tribus sunnites d’Irak.

[5] Localisé près de la frontière syrienne.

[6] Le gouvernement irakien est dominé par les partis chiites depuis 2004.

[7] Qui comprend 30’000 miliciens à sa fondation. Les fils d’Irak atteindront plus de 94’000 membres à leur apogée, en 2007.

[8] Militairement mais surtout politiquement, en faisant pression sur Bagdad.

[9] Notamment en raison de leur connaissance étendue du terrain irakien et de leurs liens avec l’insurrection.

[10] Traduction par poussée. Dénomination de l’envoi de troupes supplémentaires décidé par George. W Bush Jr.

[11] Accusation basée sur les liens entre les tribus et la criminalité organisée, sources de financement issus de la période baasiste.

[12] Les individus considérés comme potentiellement dangereux sont remis en liberté en l’absence de preuve contre ceux-ci. La quasi-totalité des prisonniers seront relâchés au départ américain en 2011.

[13] Qui rencontre de moins en moins d’opposition sur le terrain.

[14] Un des premiers à être victime de ces assassinats ciblés sera Abu Risha (septembre 2007), leader fondateur de la Sahwa d’Anbar. Selon Craig Whiteside, plus de 1345 membres des Sahwa trouvent la mort entre 2007 et 2013,

[15] A qui on promet également la correction de leurs doléances insatisfaites vis-à-vis du gouvernement.

[16] Notamment en offrant voitures et bakchich généreux aux scheiks.

[17] Les liens tribaux se sont alors reconfigurés tellement horizontalement que les tribus essaiment et sont influencées en particulier par les migrants économiques internes.

[18] Bien qu’au début du mouvement contestataire, les tribus de Raqqa et Hassaké se soient tout d’abord opposées aux protestations, témoignant de l’inertie clientéliste.

[19] Notamment en raison des armes distribuées par Hafez durant sa politique de séduction.

[20] Jusqu’à 10 millions de dollars par mois.

[i] Wing, Joel, Iraq’s Tribes, Antecedents Of The Insurgency, op. cit.

[ii] Benraad, Myriam, Iraq’s Tribal “Sahwa”: Its Rise and Fall, op. cit.

[iii] Khan, Jesmeen, The Iraqi Tribal Structure: Background and Influence on Counter-Terrorism, op. cit.

[iv] Beaumont, Peter, Iraqi Tribes Launch Battle to Drive al-Qaida Out of Troubled Province, The Guardian International, 3 octobre 2006.. Disponible sur : http://www.guardian.co.uk/international/story/0,,1886032,00.html. cité dans Khan, Jesmeen, The Iraqi Tribal Structure: Background and Influence on Counter-Terrorism, op. cit.

[v] Wing, Joel, Iraq’s Tribes, Antecedents Of The Insurgency, op. cit.

[vi] Benraad, Myriam, Iraq’s Tribal “Sahwa”: Its Rise and Fall, op. cit.

[vii] Ibid.

[viii] Ibid.

[ix] Ibid.

[x] Wing, Joel, Understanding Anbar Before And After The Awakening Part III, Sheikh Ahmed Sattar Al-Rishawi Abu Risha, Musings on Iraq, 11 septembre 2013. Disponible sur :  http://musingsoniraq.blogspot.ch/2013/09/understanding-anbar-before-and-after_11.html (consulté le 29 juin 2015).

[xi] Wing, Joel, Political Ramifications Of The Fall Of Iraq’s Ramadi, Musings on Iraq, 18 mai 2015. Disponible sur : http://musingsoniraq.blogspot.ch/2015/05/political-ramifications-of-fall-of.html (consulté le 29 juin 2015).

[xii] Wing, Joel, Behind The Revival Of The Islamic State in Iraq, Interview With Naval War College Prof Craig Whiteside, Musings on Iraq, 22 juin 2015. Disponible sur : http://musingsoniraq.blogspot.ch/2015/06/behind-revival-of-islamic-state-in-iraq.html (Consulté le 29 juin 2015).

[xiii] Karadsheh, Jomana and Ware, Michael. “Is al-Qaeda in Iraq Fighting a Sunni Backlash?,” CNN, 1 May 2007. http://edition.cnn.com/2007/WORLD/meast/05/01/iraq.insurgent.rift/index.html. cité dans Khan, Jesmeen, The Iraqi Tribal Structure: Background and Influence on Counter-Terrorism, op. cit.

[xiv] Wing, Joel, Behind The Revival Of The Islamic State in Iraq, Interview With Naval War College Prof Craig Whiteside, op. cit.

[xv] Wing, Joel, Understanding Anbar Before And After The Awakening Part III, Sheikh Ahmed Sattar Al-Rishawi Abu Risha, op. cit.

[xvi] Benraad, Myriam, Iraq’s Tribal “Sahwa”: Its Rise and Fall, op. cit.

[xvii] Wing, Joel, Behind The Revival Of The Islamic State in Iraq, Interview With Naval War College Prof Craig Whiteside, op. cit.

[xviii] Wing, Joel, Understanding Anbar Before And After The Awakening Part III, Sheikh Ahmed Sattar Al-Rishawi Abu Risha, op. cit.

[xix] Wing, Joel, The Rise And Fall Of The Sons Of Iraq Interview With Abu Abed, Musings on Iraq, 3 novembre 2014. Disponible sur : http://musingsoniraq.blogspot.ch/2014/11/the-rise-and-fall-of-sons-of-iraq.html l (Consulté le 29 juin 2015).

[xx] Khan, Jesmeen, The Iraqi Tribal Structure: Background and Influence on Counter-Terrorism, op. cit.

[xxi] See Leila Fadel, “Former Iraqi Insurgent Contemplates Returning to War,” McClatchy Newspapers, May 24, 2009.

[xxii] Wing, Joel, The Rise And Fall Of The Sons Of Iraq Interview With Abu Abed, op. cit.

[xxiii] Benraad, Myriam, Iraq’s Tribal “Sahwa”: Its Rise and Fall, op. cit.

[xxiv] Ibid.

[xxv] Ibid.

[xxvi] Ibid.

[xxvii] Agence France Presse, Iraq Disarms Sunni Tribal Militias, Defence Ministry Refuses to Renew Weapons Permits for Members of Awakening Councils, 6 juin 2010. Cité dans Benraad, Myriam, Iraq’s Tribal “Sahwa”: Its Rise and Fall, op. cit.

[xxviii] Benraad, Myriam, Iraq’s Tribal “Sahwa”: Its Rise and Fall, op. cit.

[xxix] Ibid.

[xxx]Whiteside, Craig, Catch And Release In The Land Of Two Rivers, War On The Rocks, 18 décembre 2014. Disponible sur : http://warontherocks.com/2014/12/catch-and-release-in-the-land-of-two-rivers/?singlepage=1 (Consulté le 29 juin 2015).

[xxxi] Wing, Joel, Violence In Iraq’s Anbar Highlights Divided Tribes There, Musings on Iraq, 6 janvier 2014. Disponible sur : http://musingsoniraq.blogspot.ch/2014/01/violence-in-iraqs-anbar-highlights.html (Consulté le 29 juin 2015).

[xxxii] Whiteside, Craig, ISIL’s Small Ball Warfare: An Effective Way to Get Back into a Ballgame, War On The Rocks, 29 avril 2015. Disponible sur : http://warontherocks.com/2015/04/isils-small-ball-warfare-an-effective-way-to-get-back-into-a-ballgame/?singlepage=1 (Consulté le 29 juin 2015).

[xxxiii] Whiteside, Craig, War, Interrupted, Part I: The Roots of the Jihadist Resurgence in Iraq, War On The Rocks, 5 novembre 2014. Disponible sur : http://warontherocks.com/2014/11/war-interrupted-part-i-the-roots-of-the-jihadist-resurgence-in-iraq/ (Consulté le 29 juin 2015).

[xxxiv] Whiteside, Craig, War, Interrupted, Part II: From Prisoners to Rulers, War On The Rocks, 6 novembre 2014. Disponible sur : http://warontherocks.com/2014/11/war-interrupted-part-ii-from-prisoners-to-rulers/ (Consulté le 29 juin 2015).

[xxxv] Whiteside, Craig, War, Interrupted, Part I: The Roots of the Jihadist Resurgence in Iraq, op. cit.

[xxxvi] Ibid.

[xxxvii] Whiteside, Craig, Mosul: A Bridge Too Far?, War On The Rocks, 18 mars 2015. Disponible sur : http://warontherocks.com/2015/03/mosul-a-bridge-too-far/?singlepage=1 (Consulté le 29 juin 2015).

[xxxviii] Whiteside, Craig, War, Interrupted, Part I: The Roots of the Jihadist Resurgence in Iraq, op. cit.

[xxxix]Wing, Joel, Violence In Iraq’s Anbar Highlights Divided Tribes There, Musing on Iraq, 6 janvier 2014. Disponible sur : http://musingsoniraq.blogspot.ch/2014/01/violence-in-iraqs-anbar-highlights.html (consulté le 29 juin 2015).

[xl] Dukhan, Haian, Tribes and Tribalism in the Syrian Uprising, op. cit.

[xli] Ibid.

[xlii] Heras, Nicholas A. et O’Leary, Carole A, The Tribal Factor in Syria’s Rebellion: A Survey of Armed Tribal Groups in Syria, op. cit.

[xliii] Ibid.

[xliv] Dukhan, Haian, Tribes and Tribalism in the Syrian Uprising, op. cit.

[xlv] Ibid.

[xlvi] Heras, Nicholas A. et O’Leary, Carole A, The Tribal Factor in Syria’s Rebellion: A Survey of Armed Tribal Groups in Syria, op. cit.

[xlvii]Setrakian, Lara et Montgomery, Katarina, Hassan Hassan on How to Uproot ISIS in Deir Ezzor, Syria Deepy, 27 octobre 2014. Disponible sur : http://www.syriadeeply.org/articles/2014/10/6299/hassan-hassan-uproot-isis-deir-ezzor/ (Consulté le 29 juin 2015).

[xlviii] Heras, Nicholas A. et O’Leary, Carole A, The Tribal Factor in Syria’s Rebellion: A Survey of Armed Tribal Groups in Syria, op. cit.

[xlix] Ibid.

[l] Dukhan, Haian, Tribes and Tribalism in the Syrian Uprising, op. cit.

[li] Ibid.

[lii] Chatty, Dawn, Syrian tribes, national politics and the uprising. op. cit.

[liii] Ibid.

[liv] Ibid.

[lv] Ibid.

[lvi] Dukhan, Haian, Tribes and Tribalism in the Syrian Uprising, op. cit.

[lvii] Heras, Nicholas A. et O’Leary, Carole A, The Tribal Factor in Syria’s Rebellion: A Survey of Armed Tribal Groups in Syria, op. cit.

[lviii] Abdul-Ahad, Glaith, Syria’s oilfields create surreal battle lines amid chaos and tribal loyalties, The Guardian, 23 juin 2013. Disponible sur : http://www.theguardian.com/world/2013/jun/25/syria-oil-assad-rebels-tribes (consulté le 29 juin 2015).

[lix] Abdul-Ahad, Glaith, Syria’s oilfields create surreal battle lines amid chaos and tribal loyalties, op. cit.

[lx] Salomon, Erika, The Isis economy: Meet the new boss, Financial Times, 5 janvier 2015. Disponible sur : http://www.ft.com/intl/cms/s/0/b2c6b5ca-9427-11e4-82c7-00144feabdc0.html?siteedition=intl (consulté le 29 juin 2015).

[lxi] Abdul-Ahad, Glaith, Syria’s oilfields create surreal battle lines amid chaos and tribal loyalties, op. cit.

Facteurs tribaux dans les dynamiques du contrôle territorial de l’Etat islamique (1/4) – Un retour dans l’histoire tribale

Saddam Hussein lors d'une rencontre avec des chefs tribaux. Credits photo : http://www.kurdishherald.com/issue/v002/001/article05.php

Saddam Hussein lors d’une rencontre avec des chefs tribaux. Credits photo : http://www.kurdishherald.com/issue/v002/001/article05.php

(Note de lecture : Les chiffres [1] renvoie à des notes de bas de pages, utiles pour la compréhension du texte, alors que les chiffres romains [IIV] renvoient à des références bibliographiques. Un grand merci à Mac Doos et Emilie pour leur relecture.)

Cet article fait partie d’une série de quatre articles sur les facteurs tribaux dans les dynamiques du contrôle territorial de l’Etat islamique. Deuxième partie : Révolution syrienne et effondrement sunnite en Irak.

Introduction

Suite à l’irruption d’un nouvel acteur sur la scène internationale – l’Etat islamique – les interrogations ont très vite débordé la sphère du rationnel pour embrasser celle d’une croyance en l’invincibilité de l’organisaiton. Celle-ci trouve ses origines dans l’insurrection irakienne conséquente à l’occupation américaine dans le pays. D’année en année, elle a fait preuve d’adaptation et de créativité significative pour faire prospérer sa cause et assurer sa survie.

Cette série de quatre articles propose une lecture entiérement tribale de la montée en puissance de l’EI. A travers un retour à l’histoire, il s’agira dans une première phase de déterminer les causes et mouvements de fond qui ont produit les conditions de l’émergence de l’Etat islamique sous sa forme actuelle. Dans une deuxième phase on cherchera à identifier comment s’est organisée la prise de conrôle des populations et territoires de l’EI, en relevant les caractéristiques propres aux tribus.

Dans une troisième phase, il s’agira de passer en revue les modes opératoires, stratégies et tactiques employés par l’Etat islamique dans l’exercice de son contrôle territorial. On tâchera d’apporter une réponse à l’interrogation « Est-ce que l’Etat islamique innove en termes de relations tribales ? », puis on s’essayera à l’exercice délicat de la prospective, en identifiant les enjeux d’une potentielle reconquête du territoires tribaux de l’Etat islamique dans une quatrième et dernière phase.

Après avoir brièvement exposé les éléments constitutifs de la tribalité en Irak et en Syrie ans, la première partie se concentre sur l’histoire et le rôle des ensembles tribaux en Syrie et en Irak jusqu’à mi 2013 – 2014. Une deuxième partie discute des modes et tactiques de la prise territoriale de l’EI, et un essai de synthèse retrace la progression de la recherche jusqu’à aujourd’hui.

Composantes tribales

Dans les sociétés tribales irakienne ou syrienne, chaque individu est membre d’une famille étendue (khams), rassemblant tous les descendants masculins d’un même arrière-arrière-grand-père. La famille étendue est l’élément fondamental des rapports sociaux tribaux[i]. A leur tour, les khams forment des maisons (beit) qui elles-mêmes sont rassemblées en clans (fakhdh), lesquels sont dirigés par une autorité tribale[ii] (les sheikhs)[1]. Le clan occupe une aire spécifique, à l’échelle du village, du quartier ou de la ville et possède un nom de famille propre[iii]. Il est attendu des membres d’un même clan qu’ils s’entraident au niveau financier, politique, administratif et politique. Un groupement de clans forme une tribu (ashira)[2], dirigée par un Sheikh souverain. Certaines  tribus se rassemblent ensuite en confédérations (qabila)[iv], dont la répartition géographique préexiste aux frontières modernes.[v]

Encore aujourd’hui, la coutume tribale demeure importante, notamment dans la loyauté des membres au clan ou à la tribu – qui requiert une réaction collective quand un individu de la tribu est en danger[vi] – de même que les querelles de sangs (a-tha’r), l’honneur familial (‘ird) et l’impératif de la valeur au combat (al-mirowa)[vii].

Développement des relations tribales modernes

Origine

Préexistant à la conquête islamique[viii], les institutions tribales d’Irak et du Levant ont résisté à des siècles d’occupation (Califat omeyade et abbasside, invasion mongole et empire ottoman). Ce va-et-vient des pouvoirs a orienté la focalisation tribale vers la recherche d’allégeances durables et l’établissement de réseaux politiques à long-terme, afin d’assurer la pérennité des tribus[ix] – en particulier à travers les périodes d’instabilité politique.

Lorsque le gouvernement est fort, les autorités tribales se soumettent à celui-ci et appliquent sa tutelle (conservant de ce fait leur autorité[x]), et assurent la gestion politique de leurs territoires en l’absence de celui-ci.[xi] Le phénomène est déjà observé au XIVe siècle par l’érudit Ibn Khaldun,[xii] témoignant de son ancienneté. En conséquence, les relations clientélistes entre les tribus et l’Etat forment les principales expressions d’échanges sociaux quand la parenté n’est plus en mesure d’assurer sécurité et subsistance.[xiii]

Domination Ottomane et mandats coloniaux

Auparavant disposant de liens de parenté forts, les institutions tribales sont affaiblies à partir de l’introduction en 1858 de la première loi agraire par le pouvoir ottoman,[xiv] qui contraint une grande partie des tribus – encore nomades – à l’agriculture (et par conséquent, à la sédentarisation). Dans ce cadre, la transformation du mode de production économique érode[xv] le pouvoir des chefs tribaux, dont la noblesse se fondait soit dans l’appartenance aux tribus bédouines, considérées comme nobles (chamelières et commerçantes) soit à celles dites arabes, de plus basse extraction (en raison de leurs activités pastorales[xvi]). Dans le même temps, le pouvoir ottoman va recourir aux tribus pour exercer sa souveraineté dans une « politique des chefs »,[xvii] qui renforce les autorités tribales en l’échange de l’exercice indirect du caliphat  Ottoman.

Durant la première guerre mondiale, les britanniques recourent à l’appui des tribus bédouines contre l’empire ottoman, celles-ci entrant dans la révolte à partir de 1916.[xviii] Dans ce cadre, tribus influentes du sud Syrie vont fournir une aide significative aux armées du chérif Hussein qui prennent Damas en septembre 1918,[xix] hâtant de ce fait l’effondrement de l’empire ottoman.

A la suite des accords Sykes-Picot, les français, après avoir défait Fayçal – le fils d’Hussein[3] – vont poursuivre la « politique des chefs »[xx] et miser sur la formation d’une entité tribale partiellement autonome[xxi] et clientélisée[xxii] afin de contrebalancer les revendications arabes pour un Etat indépendant[xxiii]. Dans le même temps, ils vont instrumentaliser la rivalité entre tribus arabes et bédouines dans le but d’assurer la sécurité des axes commerciaux entre Mossoul et Haïfa.[xxiv]

Fayçal est transféré en 1920 par les britanniques en Irak, où il sert de façade à un royaume irakien sous protectorat de la couronne[xxv]. Aussitôt, les britanniques délèguent une partie[4] de leur pouvoir (taxes, personnel de police, recrutement militaire)[xxvi] aux scheiks, en s’assurant de la domination de ceux-ci sur les groupes subordonnés.[xxvii] En 1925, les frontières définitives de l’Etat irakien[5] sont définitivement fixées avec l’adjonction de la province de Mossoul.[xxviii] A la suite de la révolte chiite du sud irakien.[xxix] ce sont les tribus sunnites qui reçoivent l’attention du pouvoir colonial, qui assure leur pouvoir dans les institutions du pays contre leur sujétion – un prolongement de la « politique des chefs ».[xxx]

Indépendance et dégradation des tribus

Après l’indépendance du pays (1932), la modernisation du pays crée un exode rural fort, qui provoque la sédentarisation[xxxi] des tribus nomades (en villages et communautés basés sur les khams ou clans[xxxii]). On constate graduellement une perte de pouvoir des tribus sous la monarchie,[xxxiii] qui se poursuit avec les reformes agraires en 1958. La dynamique de redistribution des terres bouleverse les rapports de sujétion[6] entre ouvriers agricoles et détenteurs des terres[xxxiv] lesquels sont généralement issus d’un côté de petites tribus (chiites) et de l’autre des tribus puissantes (sunnites).[xxxv]

En Syrie, les politiques gouvernementales s’inscrivent après l’indépendance (1946) dans un renouvellement national arabe qui abroge le statut particulier[xxxvi] et les privilèges[xxxvii] des tribus syriennes et va viser jusqu’à leur expulsion de la scène politique afin d’assurer leur soumission.[xxxviii] Jusqu’à la prise de pouvoir par Hafez-el-Assad en 1971 la politique gouvernementale cherche à sédentariser[7] les bédouins[xxxix] et à déculturaliser l’identité tribale.[xl] A ce titre,  l’implémentation accrue des instances gouvernementales reprenant les responsabilités traditionnelles tribales[xli] et la politique répressive baasiste vont pousser un grand nombre de scheiks à fuir le pays.[xlii]

Généralement, les réformes agraires syriennes ont un impact relatif sur les rapports sociaux, puisque seules 30% des terres sont redistribuées.[xliii] C’est le développement de l’industrie du coton dans les années 50 dans  la plaine de l’Euphrate qui va initier un mouvement de contestation des hiérarchies intra-tribales entre les membres tribaux nouvellement enrichis et les scheiks.[xliv]

Parti Baas et retour tribal en Irak

Alors que le déclin des institutions tribales semblait certain face à l’urbanisation et modernisation[xlv], l’arrivée au pouvoir du parti Baas (1968) va changer la donne : sous un discours anti-tribal et moderniste, le parti va affaiblir d’un côté les grandes tribus sunnites[xlvi] (en particulier celles près de Bagdad) et de l’autre consolider des liens tribaux avec des petites tribus[xlvii]. Parallèlement, les autres formes d’association (partis, syndicats) sont détruites[xlviii], alors que les valeurs tribales sont implicitement promues.[xlix] A son arrivée au pouvoir, Saddam Hussein va peu à peu attribuer[8] la direction des agences de sécurité aux membres de sa tribu ou de son clan[l] afin de consolider son autorité.

A la suite du déclin de l’Etat  (répercussion de la guerre Iran-Irak), Saddam Hussein va chercher l’appui des tribus (en particulier sunnites) pour le recrutement et l’organisation de ses troupes.[li] Ce processus va amorcer un regain clientéliste[lii] entre l’Etat et les tribus (principalement les Dulaym, Jabbour, et Ubaid), récompensées par l’implémentation de services publics.[liii]. Cette dépendance aux tribus ne va que de s’accroître[9] jusqu’à la chute de Saddam.[liv]

Les chefs de tribus clientélisées (y compris kurdes et chiites) vont bénéficier d’une reconnaissance grandissante de leur pouvoir – dans un mouvement de décentralisation constant,[lv] s’accélérant après la première guerre du Golfe[lvi] – et se voir récompenser en fonds, armes[10] et avec une autorisation d’avoir une garde personnelle. En contrepartie, les tribus assument certaines tâches régaliennes, notamment la surveillance des frontières ou lutte anti-insurrectionnelle.[lvii] Amatzia Baram décrit cette nouvelle posture : « Plutôt que d’éliminer les scheiks [et leur pouvoir associé] (comme la doctrine du parti le requérait), [Saddam] va les manipuler à travers un processus de socialisation – Baasification – en faisant d’eux des outils dociles[lviii]  au service du régime [ne tolérant aucune opposition][lix] ».

Ce basculement graduel des tâches de l’Etat vers les tribus confirme le postulat d’Ibn Khaldou sur la cyclicité du pouvoir entre Etat et tribus. A ce titre, on constate que dans les périodes de dégradation de l’autorité centrale, celle-ci ferme les yeux sur le recours croissant à la coutume tribale par rapport à la justice gouvernementale.[lx] La reconnaissance implicite de la prépondérance des tribus s’accompagne d’un discours apologique sur les symboles et vertus tribales glorifiant les caractéristiques spécifiques à la tribu sur l’ethnie et la religion.[lxi] Il est à noter que suite à l’intifada de 1991, les appartenances à une tribu locale (en territoire chiite) deviennent si importantes qu’elles sont nécessaires aux membres du parti voulant devenir fonctionnaires.[lxii]

Avec l’affaiblissement de l’Etat, les tribus se tournent vers des nouvelles sources de revenus pour subvenir aux besoins de leurs membres ne bénéficiant plus des largesses de l’Etat.[lxiii] Des réseaux de contrebande (pétrole et biens)[lxiv] se développent entre l’Irak, l’Iran, la Turquie et la Syrie, capitalisant sur les liens tribaux préexistants à l’établissement des frontières modernes. Si Saddam Hussein autorise les scheiks à lever leurs propres impôts en 1996,[lxv] il ferme également les yeux sur l’interconnexion croissante des tribus avec le crime organisé dans une logique de diviser pour régner.[lxvi]

Clientélisme d’Etat et regain de la tribalité

Lorsqu’il accède au pouvoir en 1970, Hafez el-Assad entreprend de développer ses soutiens[lxvii] dans une logique de diversification. A ce titre, il adopte une posture étonnamment flexible[lxviii] envers les scheiks[11] et invite ceux-ci à rentrer au pays.[lxix]  Il va lier des relations patron- client avec les principaux scheiks, en reconnaissant leur autorité, leur fournissant des fonds ainsi qu’en leur rendant accesssible un certain nombre  de fonctions officielles en l’échange de l’application indirecte de son pouvoir,[lxx] tout en s’assurant des alliances avec des scheiks de moindre importance.[lxxi] Hafez va jusqu’à tolérer les lois coutumières et mettre en place un système politique parallèle pour les tribus sous la protection de l’Etat.[lxxii] Lorsque les Frères musulmans se soulèvent en 1982, Hafez va engager les tribus dans la suppression de l’insurrection frèriste.[lxxiii] Celles-ci voient leur action récompensée par un passage de 7% à 10% des sièges du parlement.[lxxiv]

Malgré les slogans réprimant les rattachements à l’ethnie ou à la confession,[lxxv] les tribus sont de nouveau les instruments du président syrien en 1973 avec le projet de « ceinture arabe »[lxxvi] visant à diminuer l’importance des Kurdes[lxxvii] par une implémentation des tribus arabes déplacées par le « Projet de l’Euphrate ».[lxxviii] Ce projet pour la construction de structures hydroélectriques d’importance nationale va faire déplacer 28’000 personnes, issues majoritairement de la tribu Busha’ban, sur les aires de peuplement kurdes au nord-est du pays.[lxxix]

Lorsqu’il reprend la présidence (2000), Bashar el-Assad perpétue les liens clientélistes de son père avec les tribus, et va s’assurer de leur fidélité notamment en nommant plusieurs bédouins[12] à des postes ministériels.[lxxx] Un nouveau discours apparaît dans lequel certains membres du parti mettent en avant leurs origines tribales[lxxxi] – à l’instar d’un mouvement semblable observé en Irak à la fin des années 1990.[lxxxii] Une nouvelle fois, le régime syrien utilise ses relations privilégiées pour réprimer l’insurrection kurde de Qamishlo en 2003.

[1]      Les tâches du Sheikh comprennent en particulier la résolution des disputes entres beits et khams (bien que parfois la coutume peut être appliquée sans son intervention) et la défense des intérêts du clan dans la tribu.

[2]      Pour un ordre de grandeur, certaines tribus peuvent atteindre jusqu’à un million de membres en Irak, comme les Dulaym.

[3]      Ayant proclamé un royaume indépendant de Syrie.

[4]      Tout en s’attribuant des fonctions précédemment de tradition tribales, notamment la distribution d’eau, le partage de la terre et le système de justice.

[5]      Formant de fait un état ethniquement, politiquement, tribalement et confessionnellement morcelé et pratiquement vide d’histoire commune.

[6]      En 1958, quasi 80% des ouvriers agricoles sont sans terre pendant que 63% de celles-ci sont contrôlées par 1,7% de scheiks et propriétaires fonciers.

[7]      Par la suppression des systèmes traditionnels de pâturage.

[8]      Ce faisant, il écarte (limogeage, assassinat) plusieurs personnalités tribales, ce qui ne manquera pas de nourrir un fort désir de revanche. A ce titre, Saddam échappe à plusieurs tentatives de coup d’Etat dans la période 1990-2000.

[9]      Mouvement qui prend forme dès 1968 avec la présidence d’Ahmad Hassan

[10]     Saddam ne poussera quand même pas l’expérience à leur fournir des armes lourdes, qui restent une prérogative de l’armée.

[11]     Principalement de provenance bédouine

[12]     Notamment suite à l’abandon de la politique agraire issue du « Projet de l’Euphrate » dont les résultats produisent une contre-performance, décrite comme « contre-réforme agraire » par Myriam Ababsa.

[i] Hassan, Hussein D., Iraq: Tribal Structure, Social, and Political Activities, CRS Report for Congress, The Library of Congress, 15 mars 2007.

[ii] Hames, Raymond, Iraqi Ethnic, Tribal and Religious Groups, University of Nebraska –Lincoln, disponible sur : http://www.unl.edu/rhames/courses/ppoint/iraq.pdf (consulté le 29 juin 2015).

[iii] Todd, Lin. Iraq Tribal Study – Al-Anbar Governorate: The Albu Fahd Tribe, The Albu Mahad Tribe, and the Albu Issa Tribe, Global Resources Group Conducted Under Contract with the U.S. Department of Defense, 18 June 2006.  Disponible sur : http://turcopolier.typepad.com/the_athenaeum/files/
iraq_tribal_study_070907.pdf
. Cité dans Khan, Jesmeen, The Iraqi Tribal Structure: Background and Influence on Counter-Terrorism, Perspective on Terrorism, volume 11, n° 1 (2007). Disponible sur : http://www.terrorismanalysts.com/pt/
index.php/pot/article/view/2/html

[iv] Hames, Raymond, Iraqi Ethnic, Tribal and Religious Groups, op. cit.

[v] Heras, Nicholas A. et O’Leary, Carole A, The Tribal Factor in Syria’s Rebellion: A Survey of Armed Tribal Groups in Syria, The Jamestown Foundation, Terrorism Monitor Volume, volume 11, n° 13 (2013). Disponible sur :  http://www.jamestown.org/single/?tx_ttnews%5Btt_news%5D=41079&no_cache=1#.VZmrCxPtmkp

[vi] Dukhan, Haian, Tribes and Tribalism in the Syrian Uprising, University of St. Andrew, Syria Studies, volume 6, n° 2 (2014). Disponible sur : http://ojs.st-andrews.ac.uk/
index.php/syria/article/view/897 (Consulté le 15 mai 2015)

[vii] Otterman, Sharon. Iraq: The Role of Tribes, Council on Foreign Relations, 14 Novembre 2003. Disponible sur : http://www.cfr.org/publication/7681/ Cité dans Khan, Jesmeen, The Iraqi Tribal Structure: Background and Influence on Counter-Terrorism op. cit.

[viii] Hanne, Olivier et Flichy de la Neuville, Thomas. L’Etat islamique : Anatomie du nouveau Califat, Bernard Giovanangeli Editeur, 14 novembre 2014.

[ix] Khan, Jesmeen, The Iraqi Tribal Structure: Background and Influence on Counter-Terrorism, op. cit.

[x] St. Ledger, Brian James, Comparative Analysis of the Relationship be- tween Tribes and State in Modern Jordan and Yemen. Bachelors Thesis of Individualized Studies Capstone, Geoge Mason University, 2010. Cité dans Dukhan, Haian, Tribes and Tribalism in the Syrian Uprising, op. cit.

[xi] Tribal Structures, GlobalSecurity.org, 22 juin 2005. Disponible sur : http://www.globalsecurity.org/military/
world/iraq/tribes.htm (consulté le 29 juin 2015). cité dans Khan, Jesmeen, The Iraqi Tribal Structure: Background and Influence on Counter-Terrorism, op. cit.

[xii] Khaldoun, Ibn, Methodology & Concepts of Economic Sociology, (al-Muqaddimah),  A. M. Al-Araki, 1377. Disponible sur : http://home.online.no/~al-araki/index.html (consulté le 29 juin 2015). Cité dans Dukhan, Haian, Tribes and Tribalism in the Syrian Uprising, op. cit.

[xiii] Dukhan, Haian, Tribes and Tribalism in the Syrian Uprising, op. cit.

[xiv] Global Security op. cit. Cité dans Khan, Jesmeen, The Iraqi Tribal Structure: Background and Influence on Counter-Terrorism, op. cit.

[xv] Ibid.

[xvi] Chatty, Dawn, Syrian tribes, national politics and the uprising, Debating Developpement, University of Oxford, 12 septembre 2013. Disponible sur : http://blog.qeh.ox.ac.uk/?p=441 (consulté le 29 juin 2015).

[xvii] Abasa, Myriam, Raqqa : territoires et pratiques d’une ville syrienne, Institut français du proche-orient, Beyrouth, 2009. Cité dans  Abasa, Myriam, La recomposition des allégances tribales dans moyen-euphrate syrien (1958-2007),  Etudes rurales, volume 2, n° 184, 2009. Disponible sur : http://www.cairn.info/revue-etudes-rurales-2009-2-page-65.htm (consulté le 29 juin 2015).

[xviii] Boco, Riccardo, The Settlement of Pastoral Nomads in the Arab Middle East: International Organisations and Trends in Development Policies: 1950-1990, Chapter in Chatty, Dawn. Nomadic societies in the Middle East and North Africa: Entering the 21st Century, Leiden Brill N.V., 2006. Cité dans Dukhan, Haian, Tribes and Tribalism in the Syrian Uprising, op. cit.

[xix] Chatty, Dawn, Syrian tribes, national politics and the uprising. op. cit.

[xx] Abasa, Myriam, La recomposition des allégances tribales dans moyen-euphrate syrien (1958-2007), op. cit.

[xxi] Chatty, Dawn, Syrian tribes, national politics and the uprising. op. cit.

[xxii] Ibid.

[xxiii] Khalaf, Sulayman, Family, Village and the Political Party: Articulation of Social Change in Contemporary Rural Syria, PhD Thesis in Anthropology, University of California, Los Angeles, 1981. Cité dans, Dukhan, Haian, Tribes and Tribalism in the Syrian Uprising, op. cit.

[xxiv] Chatty, Dawn, Syrian tribes, national politics and the uprising. op. cit.

[xxv] Luizard, Jean-Pierre, Le piège Daech, La découverte (Cahiers libres), 19 février 2015.

[xxvi] Benraad, Myriam, Iraq’s Tribal “Sahwa”: Its Rise and Fall, Middle East Policy Councily, Volume 17, n° 1, 2011. Disponible sur : http://www.mepc.org/journal/middle-east-policy-archives/iraqs-tribal-sahwa-its-rise-and-fall (consulté le 29 juin 2015).

[xxvii] Baram, Amatzia traduit par Portugais, Remy, Irak : le registre tribal, Outre-terre, Volume 1, n° 14, 2006. Disponible sur : http://www.cairn.info/revue-outre-terre1-2006-1-page-159.htm (consulté le 29 juin 2015).

[xxviii] Luizard, Jean-Pierre, Le piège Daech op. cit..

[xxix] Vinogradov, Amal. The 1920 Revolt in Iraq Reconsidered: The Role of Tribes in National Politics, International Journal of Middle East Studies, Volume 3, n° 2, 1972.

[xxx] Abasa, Myriam, La recomposition des allégances tribales dans moyen-euphrate syrien (1958-2007), op. cit.

[xxxi] Benraad, Myriam, Iraq’s Tribal “Sahwa”: Its Rise and Fall, op. cit.

[xxxii] Hassan, Hussein D., Iraq: Tribal Structure, Social, and Political Activities. op. cit.

[xxxiii] Ibid.

[xxxiv] Benraad, Myriam, Iraq’s Tribal “Sahwa”: Its Rise and Fall, op. cit.

[xxxv] Luizard, Jean-Pierre, Le piège Daech op. cit..

[xxxvi] Chatty, Dawn, Syrian tribes, national politics and the uprising. op. cit.

[xxxvii] Awad, Mohamed, Settlement of Nomads and Semi-Nomadic Groups in the Middle East. International Labour Review, volume 79, n°1, 1959. Cité dans, Dukhan, Haian, Tribes and Tribalism in the Syrian Uprising, op. cit.

[xxxviii] Lancaster, William. Integration into Modernity: Some tribal Rural Societies in the Bilad al-Shaam, in Chatty, Dawn, Nomadic societies in the Middle East and North Africa: Entering the 21st Century, (Leiden Brill N.V. 2006). Cité dans Dukhan, Haian, Tribes and Tribalism in the Syrian Uprising, op. cit.

[xxxix] Kilani, Hala, Al-Hima a Way of Being, Unpublished MA dissertation, University College London, Department of Anthropology, 2009.  Cité dans Dukhan, Haian, Tribes and Tribalism in the Syrian Uprising, op. cit.

[xl] Chatty, Dawn, Syrian tribes, national politics and the uprising. op. cit.

[xli] Dukhan, Haian, Tribes and Tribalism in the Syrian Uprising, op. cit.

[xlii] Chatty, Dawn, Syrian tribes, national politics and the uprising. op. cit.

[xliii] Abasa, Myriam, La recomposition des allégances tribales dans moyen-euphrate syrien (1958-2007), op. cit.

[xliv] Ibid.

[xlv]Wing, Joel, Iraq’s Tribes, Antecedents Of The Insurgency, Musing on Iraq, 28 avril 2015. Disponible sur : http://musingsoniraq.blogspot.ch/2015/04/iraqs-tribes-antecedents-of-insurgency.html (consulté le 29 juin 2015).

[xlvi] Baram, Amatzia, Neo-Tribalism in Iraq: Saddam Hussein’s Tribal Policies 1991-96, International Journal of Middle East Studies, Volume 29, n° 1, 1997. Cité dans Baram, Amatzia, Irak : le registre tribal, op. cit.

[xlvii] Wing, Joel, Iraq’s Tribes, Antecedents Of The Insurgency, op. cit.

[xlviii] Long, Austin, The Anbar Awakening, Survival: Global Politics and Strategy, Volume 50, n° 2, 2008. Disponible sur : http://www.iiss.org/en/publications/survival/sections/2008-4e2e/survival-global-politics-and-strategy-april-may-2008-4ace/50-2-09-long-0ba1 Cité dans Wing, Joel, Iraq’s Tribes, Antecedents Of The Insurgency, op. cit.

[xlix]  Baram, Amatzia, Neo-Tribalism in Iraq: Saddam Hussein’s Tribal Policies 1991-96, op. cit. Cité dans Baram, Amatzia, Irak : le registre tribal, op. cit.

[l] Wing, Joel, Iraq’s Tribes, Antecedents Of The Insurgency, op. cit.

[li] Baram, Amatzia, Who Are the Insurgents? Sunni Arab Rebels in Iraq, United States Institute of Peace, Special Report, n° 134, 13 mai 2005. Disponible sur : http://www.usip.org/publications/who-are-the-insurgents-sunni-arab-rebels-in-iraq Cité dans Wing, Joel, Iraq’s Tribes, Antecedents Of The Insurgency, op. cit.

[lii] Benraad, Myriam, Iraq’s Tribal “Sahwa”: Its Rise and Fall, op. cit.

[liii] Hassan Hussein D. op. cit.

[liv] Wing, Joel, Iraq’s Tribes, Antecedents Of The Insurgency, op. cit.

[lv] Ibid.

[lvi] Hassan, Hussein D., Iraq: Tribal Structure, Social, and Political Activities, op. cit.

[lvii] Baram, Amatzia, Irak : le registre tribal, op. cit.

[lviii] Baram, Amatzia, Neo-Tribalism in Iraq: Saddam Hussein’s Tribal Policies 1991-96, op. cit. Cité dans Baram, Amatzia, Irak : le registre tribal, op. cit.

[lix] Graham, Helga, Saddam’s Circles of Hatred, The Independent, 20 août 1995. Cité dans Benraad, Myriam, Iraq’s Tribal “Sahwa”: Its Rise and Fall, op. cit.

[lx] Baram, Amatzia, Irak : le registre tribal, op. cit.

[lxi] Ibid.

[lxii] Baram, Amatzia, Neo-Tribalism in Iraq: Saddam Hussein’s Tribal Policies 1991-96, op. cit. Cité dans Baram, Amatzia, Irak : le registre tribal, op. cit.

[lxiii] Tribal Structures,” GlobalSecurity.org, 22 June 2005. http://www.globalsecurity.org/military/world/iraq/tribes.htm. cité dans Khan, Jesmeen, The Iraqi Tribal Structure: Background and Influence on Counter-Terrorism, op. cit.

[lxiv] Williams, Phil, Criminals, Militias, And Insurgents: Organized Crime In Iraq, Strategic Studies Institute, 2009. Disponible sur (avec proxy) : http://www.strategicstudiesinstitute.army.mil/pdffiles/pub930.pdf Cité dans Wing, Joel, Iraq’s Tribes, Antecedents Of The Insurgency, op. cit.

[lxv] Wing, Joel, Iraq’s Tribes, Antecedents Of The Insurgency, op. cit.

[lxvi] Ibid.

[lxvii] Chatty, Dawn, Syria’s Bedouin Enter the Fray. How Tribes Could Keep Syria Together, Foreign Affairs. 13 novembre 2013, Disponible sur : https://www.foreignaffairs.com/articles/middle-east/2013-11-13/syrias-bedouin-enter-fray (consulté le 29 juin 2015). Cité dans Dukhan, Haian, Tribes and Tribalism in the Syrian Uprising, op. cit.

[lxviii] Dukhan, Haian, Tribes and Tribalism in the Syrian Uprising, op. cit.

[lxix] Chatty, Dawn, Syrian tribes, national politics and the uprising. op. cit.

[lxx] Dukhan, Haian, Tribes and Tribalism in the Syrian Uprising, op. cit.

[lxxi] Chatty, Dawn, Syrian tribes, national politics and the uprising. op. cit.

[lxxii] Ibid.

[lxxiii] Dukhan, Haian, Tribes and Tribalism in the Syrian Uprising, op. cit.

[lxxiv] Chatty, Dawn, The Bedouin in Contemporary Syria: The Persistence of Tribal Authority and Control, The Middle East Journal., volume 64, n° 1, 2009. Cité dans Dukhan, Haian, Tribes and Tribalism in the Syrian Uprising, op. cit.

[lxxv] Dukhan, Haian, Tribes and Tribalism in the Syrian Uprising, op. cit.

[lxxvi] Drott, Carl, Arab Tribes Split Between Kurds And Jihadists, Carnegie Endowement For International Peace, Syria In i, 15 mai 2014. Disponible sur : http://carnegieendowment.org/syriaincrisis/?fa=55607 (Consulté le 29 juin 2015).

[lxxvii] Dukhan, Haian, Tribes and Tribalism in the Syrian Uprising, op. cit.

[lxxviii] Dukhan, Haian, Tribes and the Islamists in Modern Syria, A Short Introduction, University of St. Andrew, Centre for Syrian Studies, 2014. Disponible sur : https://www.academia.edu/10283474/Tribes_and_the_Islamists_in_Modern_Syria_A_Short_
Introduction (consulté le 29 juin 2015).

[lxxix] Dukhan, Haian, Tribes and Tribalism in the Syrian Uprising, op. cit.

[lxxx] Chatty, Dawn, Syrian tribes, national politics and the uprising. op. cit.

[lxxxi] Ibid.

[lxxxii] Baram, Amatzia, Neo-Tribalism in Iraq: Saddam Hussein’s Tribal Policies 1991-96, op. cit. Cité dans Baram, Amatzia, Irak : le registre tribal, op. cit.

La bataille de Deir Ez Zor, un exemple de la guerre moderne

Les combats urbains et bombardements dans Deir Ez Zor (Ahmad Aboud – AFP)

Les combats urbains et bombardements dans Deir Ez Zor (Ahmad Aboud – AFP)

Largement oubliée dans le conflit syrien, Deir Ez Zor est une ville emblématique dans la lutte ayant opposé rebelles et loyalistes syriens, et maintenant Etat islamique aux forces loyales au président Bachar El-Assad.

Située sur le cours de l’Euphrate, la capitale de la province du même nom était une ville de 300’000 habitants avant la guerre.

Contestée entre les rebelles et le régime syrien, la province est le théâtre d’une lutte importante en 2012 pour le contrôle de ses ressources pétrolières, les plus importantes du pays. Les rebelles, composés à l’origine des brigades de l’armée syrienne libre, suivent l’évolution du conflit et sont rejoints de plus en plus par des mouvements islamistes, puis par le front de la victoire (Jabhet al-Nosra), l’affilié syrien d’al-Qaïda.

En moins d’une année, ce groupement de circonstance chasse les forces loyalistes de la majorité de la province, exception faite du chef-lieu, des bases militaires immédiates, de l’aéroport militaire adjacent et de quelques villages environnants.

La ville, divisée entre forces loyalistes et rebelles, voit ces derniers progresser un temps, pour ensuite s’enliser dans des combats de rue et de positions interposées. Le régime décide quoiqu’il en soit de conserver ses troupes dans la ville, ceci étant donné la position stratégique de Deir Ez Zor, son aéroport adjacent et pour des raisons politiques : abandonner la capitale provinciale serait entériner sa perte de souveraineté dans la province.

Une bataille emblématique

La bataille de Deir Ez Zor est emblématique, en le sens qu’elle illustre de façon pertinente la dynamique de l’insurrection syrienne. En particulier, dans de la mue d’une contestation pacifique à armée jusqu’à la prise de pouvoir par l’Etat islamique. Elle indique la transformation de la manœuvre stratégique et du combat au sol et illustre également le retour des dynamiques tribales.

L’Etat islamique prend le contrôle de la ville le 14 juillet 2014, après avoir expulsé ses rivaux de toute la province. Renforcé par les véhicules et l’équipement de l’armée irakienne capturés à Mossoul, les djihadistes de l’EI mettent en déroute les rebelles et les contraignent à la fuite – ou l’anéantissement – dans un combat qu’ils ne peuvent pas gagner. Majoritaire, Le front de la victoire opère un repositionnement stratégique massif et transfère la quasi-totalité de ses forces dans la province d’Idlib.

Les villes tombent les unes après les autres. L’EI, auréolé de sa victoire contre l’armée irakienne de mi-juin 2014, profite d’un élan stratégique où il remporte des victoires quasiment sans combattre. Lorsque les combattants adverses ne lui prêtent pas allégeance, ils sont détruits impitoyablement.

Cette stratégie gagnante va lui permettre de contrôler la province de Deir Ez Zor en un temps record. Comme la plupart des rebelles passent sous sa bannière ou fuient, l’EI encercle rapidement le nord la partie de la capitale provinciale encore sous contrôle de la rébellion.

Après avoir tué le commandant local du front de la victoire le 14 juillet 2014, les djihadistes se rendent maîtres de la partie rebelle de la ville et prennent les positions de combat qu’occupaient leurs précédents occupants. Une partie d’entre eux va plaider allégeance au groupe ultra-radical, alors qu’une autre va simplement cesser le combat.

Dès le 15 juillet, régime et Etat islamique se retrouvent enfin face-à-face, après un peu moins d’une année de cohabitation sans combats directs. Il est reproché au régime syrien d’avoir assisté l’Etat islamique dans son expansion. Ce dernier, dans une logique stratégique, a en effet ciblé les rebelles à toutes les occasions où l’Etat islamique se retrouvait aux prises avec d’autres forces. Ailleurs, les deux adversaires ont sensiblement évité le combat et se sont concentrés sur leurs buts stratégiques propres. Avec la capture de la province de Deir Ez Zor et celle de larges territoires en Irak, ces deux forces vont s’affronter.

Carte de situation

Carte de situation

Historique

Le 14 juillet, l’armée syrienne profite du chaos entourant la prise de la ville pour étendre son contrôle à un village et un hameau au nord-ouest de ses positions. Conscient de la valeur stratégique de l’aéroport, l’Etat islamique y déclenche le 18 juillet déjà une attaque, sans succès. La situation n’évolue plus jusqu’en septembre. Entretemps, l’EI a conquis (voir carte) les dernières bases du régime à l’intérieur de son territoire : la division 17 le 26 juillet, le régiment 121 le 27, la brigade 93 le 8 août et la base aérienne de Taqba le 24. Quand les combats recommencent, Deir Ez Zor est l’unique poche loyaliste dans la zone contrôlée par l’Etat islamique.

L’EI réattaque l’aéroport le 2 septembre depuis le nord, et le 3 depuis l’est mais ne parvient pas à pénétrer dans les défenses adverses. S’ensuit une incursion dans un quartier loyaliste au sud-est – repoussée – qui débouche le 6 septembre sur la reprise de 400m d’habitations par l’armée arabe syrienne. Celle-ci fait échouer une deuxième incursion au nord de la ville et un autre assaut sur l’aéroport le 8 septembre.

Conscient des dangers de l’Etat islamique (en particulier de ses combattants et des matériels capturés), l’armée syrienne fait sauter le pont reliant la ville à la rive est. Le trafic véhicule est désormais interrompu et l’EI doit trouver des moyens logistiques de substitution : ce sera une passerelle pour piétons ainsi que des bateaux pour le transport de marchandises. Le régime essaie un assaut urbain dans l’ouest de la ville le 26 septembre mais n’enregistre aucun gain tactique.

Le général Issam Zahreddine

Le général Issam Zahreddine entouré de son garde du corps

Le général Issam Zahreddine entouré de son garde du corps

Druze, le major général Issam Zahreddine est une figure importante des troupes loyales à Bachar el-Assad. Né en 1964, il entre à 18 ans dans les milices du parti Baas. Nommé ensuite officier dans l’élite des forces blindées à 21 ans, il intégre la très prestigieuse garde républicaine trois ans plus tard.

Quand les manifestions éclatent en 2011, il prend part à la répression à Harasta (près de Damas). Il est alors brigadier général dans la 104e brigade républicaine, celle commandée par Bachar el-Assad avant sa nomination à la présidence.

Prévu pour mener l’encerclement d’Alep en octobre 2013, il est affecté au secteur de Deir Ez Zor suite à la mort du général en place. Dans l’année, il accède au grade de major général.

Proche de ses hommes, cultivant l’image d’un homme fort, Issam Zahreddine combat régulièrement avec ses soldats. Il est vu régulièrement manger, chanter, et discuter avec ses troupes. Extrêmement populaire au sein de sa brigade, il constitue pour l’opposition la deuxième tête à abattre après Bachar el-Assad.

Offensive loyaliste d’octobre

October

Avec l’arrivée d’un contingent de 600 gardes républicains de la 104e brigade parachutiste et 90 véhicules le 5 septembre, le général Zahreddine dispose enfin de l’effectif suffisant pour passer de la défensive à l’offensive. Zahreddine va tenter d’encercler la ville et dans une logique d’attrition, forcer la reddition des défenseurs. Le régime avait appliqué avec succès cette tactique à Homs en 2013 : un mur avait été érigé autour de la zone tenue par les rebelles, provoquant la réduction de la poche l’année suivante.[1]

Après un assaut réussi dans le secteur sud-ouest de la ville le 13 octobre, l’offensive commence le lendemain par le franchissement[2] d’un gué par les chars lourds et légers sur Hawijet Sakr. Ceux-ci progressent ensuite en terrain rural suivis immédiatement par l’infanterie. Les fantassins nettoient les habitations, soutenus par le feu des chars et poussent avec ce procédé répété d’habitation en habitation. L’adversaire tente d’amener des renforts de la ville qui sont stoppés par les bombardements aériens.

Du 21 au 25 octobre, l’Etat islamique tente de faire diversion en lançant une série d’assauts au sud-est de la ville, qui échouent en raison de l’intervention rapide de l’aviation loyaliste. Cette tentative d’alléger la pression sur Hawijet Sakr n’empêche pas la sécurisation de l’unique pont reliant l’île à la partie tenue par les djihadistes le 27 octobre par les forces régulières.

Loyalistes : donnée d’ordre du général Zahreddine sur une photographie aérienne tirée de google maps [3]

Loyalistes : donnée d’ordre du général Zahreddine sur une photographie aérienne tirée de google maps [3]

Sur le point de se faire complétement encercler, l’Etat islamique déclenche un assaut le 29 octobre contre le champ gazier d’al-Shaer (voir première carte) dont les djihadistes assurent le contrôle complet le 31. L’Etat islamique utilise alors sa profondeur stratégique pour menacer les routes d’approvisionnement du régime et détourner ses réserves. Celui-ci recapture l’ensemble des sites d’extraction le long du mois de novembre, mais ces forces auraient pu être judicieusement utilisées dans la finalisation de l’encerclement de Deir Ez Zor.

Offensive de l’Etat islamique de décembre

S’assurant de l’effet de surprise après un mois sans évolution, les djihadistes partent à l’attaque des quartiers sud au crépuscule du 1er décembre, et continuent leur assaut le 2. Ce jour-ci et le 3, des drones sont observés au-dessus de l’aéroport et de la ville. L’Etat islamique donne alors l’assaut sur trois axes. La première force pénètre les défenses à Al-Mariyah au sud-est, et continue sur un deuxième axe en prenant plusieurs quartiers d’habitations à Al-Jaffra, alors que les positions djihadistes sur Hawijet Sakr donnent la charge générale. La poussée est de telle puissance que les forces loyalistes ne reprennent le contrôle de la situation que de peu.

Issam Zahreddine décide très vite de raccourcir ses lignes à Hawijet Sakr et redéploye l’essentiel de ses unités au nord – nord-est de l’aéroport, mais ne parvient pas à contenir la poussée qui abouti le matin du 4 à la prise d’Al-Mariyah et d’Al-Jaffra. 24 réguliers sont faits prisonniers et décapités dans le village par l’Etat islamique, qui lance ses premières forces contre l’aéroport, sans succès.

Zahreddine profite de stabilisation des fronts pour déclencher une contre-offensive qui repousse l’adversaire sur ces positions précédentes. Malgré l’intervention de l’aviation syrienne, l’Etat islamique réussit à établir une tête de pont sur la rive ouest en soirée – la possession de cette rive témoigne de la capacité de l’Etat islamique à coordonner des assauts avec des moyens amphibies.

Un T-55 prévu pour une opération suicide est préparé par des combattants de l’Etat Islamique [4]

Un T-55 prévu pour une opération suicide est préparé par des combattants de l’Etat Islamique [4]

Celui-ci déclenche le soir du 5 décembre deux attaques visant à encercler l’aéroport et à couper toutes ses lignes de communication : un assaut est lancé depuis les quartiers les plus au sud par l’EI qui prend les fortifications loyalistes sur le mont. Dans le même temps, une force capture la base missile située au sud-est de l’aéroport. Les djihadistes vont le bombarder à partir des positions situées entre ces deux points, alors qu’une autre attaque est lancée contre l’aéroport depuis l’est.

Suite à une contre-attaque rapide, l’armée arabe syrienne a déjà recapturé une partie d’Al-Mariyah pendant la journée du 6. Les bombardements aériens frappent les positions ennemies sur la base missile et le mont, où est utilisé un agent chimique industriel, la chlorine, pour stopper les djihadistes. Le lendemain, l’aviation syrienne chasse ceux-ci du mont et de leurs positions de feu, pour les déloger ensuite le 8 de la base missile.

L’Etat islamique poursuit sa poussée du 6 au 9 décembre sur l’aéroport, avec une spectaculaire attaque le 10 à minuit au moyen d’un T-55 suicide (avec 6 tonnes d’explosifs) qui se fait détonner à proximité immédiate de l’aéroport, ouvrant le chemin à l’infanterie  légère[5]. L’attaque échoue, mais les djihadistes ont pénétré comme jamais dans le dispositif de l’armée arabe syrienne, qui ne reprend ses positions que le lendemain matin avec un appui aérien.

Capitalisant sur l’épuisement adverse et les pertes importantes des djihadistes, Zahreddine déclenche une opération-éclair qui chasse l’adversaire d’Al-Jaffra. L’Etat-islamique utilise de nouveau ses capacités amphibies pour reprendre le terrain perdu mais est freiné par l’aviation et son manque de véhicules. Les djihadistes montent de nouveau à l’assaut de l’aéroport le 12 et 13 décembre, sans succès. Pendant ce temps, les forces régulières poussent de nouveau dans Al-Mariyah et recapturent 80% du bâti. L’armée arabe syrienne repart à l’assaut le 18 et sécurise la zone entre Al-Mariyah et la base missile. A la suite d’une dernière attaque sans succès de l’Etat islamique le 19 décembre, l’offensive s’achève sans réels gains stratégiques.

L’armée arabe syrienne a montré sa résilience face au mode hybride de combat de l’Etat islamique. Son aviation s’est révélée apte à sécuriser rapidement des positions sensibles ou repousser l’adversaire en temps voulu (la proximité de l’aéroport s’est montrée déterminante à cet effet). L’Etat islamique, malgré des effectifs importants et son accès à des réserves pendant 20 jours d’offensive et l’utilisation de 13 (ou plus) attaques suicides, se retrouve alors en échec, – échec qui s’ajoute à l’enlisement de son assaut sur Kobane.

Contre-offensive loyaliste

C’est une armée arabe syrienne épuisée qui émerge de l’offensive de l’Etat islamique. Néanmoins, elle ne manque pas d’approvisionnement (cargo aérien le 3 décembre, convoi motorisé le 8). Après une première incursion infructueuse en terrain urbain le 21 décembre, les forces syriennes se figent dans le statut quo pendant un mois.

Jusqu’au 22 janvier, l’armée arabe syrienne ne fera plus que de répondre à la menace et de la neutraliser. Le 24 décembre, une incursion de l’Etat islamique sur le point d’appui de Jabal Al-Shardeh (cote importante) est repoussée. Du 2 au 4 janvier, la base de la 137e brigade est prise d’assaut sans succès en raison notamment du champ de mines qui protège les installations sur ses bords extérieurs. Une autre attaque ingénieuse à Al-Baghiliyah (sur trois axes) est mise en déroute le 3. Le 4, c’est au tour de la localité d’Ayash d’être prise à partie : l’Etat islamique parvient à s’emparer du nord du village et commence un siège de deux semaines de la tour radio.

Tranchées, et positions de combat au nord de l’aéroport

Tranchées, et positions de combat au nord de l’aéroport

L’Etat islamique tente le 11 de prendre possession de la tour, mais l’aviation syrienne en décidera autrement. L’assaut continue jusqu’au 14 sur le flanc nord de la localité d’Ayash (déjà partiellement occupée) sans réussir à pénétrer les défenses régulières. L’Etat islamique revient à la charge sur le flanc de l’aéroport le 12 dans un assaut qui se disloque en raison d’un champ de mines récemment posé. L’option de l’action urbaine dans les lignes sud est expérimentée le 14 janvier mais déjouée par l’aviation. Les 16 et 17 (les 6 et 7e attaques), une incursion s’approche de la localité d’Ayash mais est repoussée. Le flanc nord de l’aéroport est de nouveau visé le 20 sans parvenir à faire de dégâts.

Le 22, l’armée syrienne reprend de l’activité au nord et établi un cordon de sécurité autour de la tour radio. Capitalisant sur cet élan, les loyalistes vont enregistrer victoire après victoire dans les trois prochains mois. Avec des forces limitées et panachées (voir encadré), Zahreddine va choisir de privilégier l’offensive en terrain ouvert dans lesquels l’aviation et les blindés en coordination avec l’infanterie légère peuvent dégager leur plein potentiel. C’est les zones rurales et le désert qui seront privilégiées.

Le 27, l’Etat islamique est totalement chassé d’Al-Mariyah, suivi du hameau à l’est de la localité le 2 février. Après que les bombardements aériens aient préparé le terrain, le champ pétrolier d’Al-Thayyam tombe le 12. Les djihadistes sont ensuite expulsés d’une partie d’Ayash le 16, et la grande majorité de deux quartiers urbains sont sécurisé à Deir Ez Zor le 25 après avoir repoussé une attaque adverse. L’aviation syrienne prouve de nouveau sa valeur en mettant en échec une incursion de trois jours sur le coté est de l’aéroport (la plus dangereuse depuis le décembre).

L’usine électrique et la base du champ pétrolier d’Al-Thayyam sont capturés un mois plus tard le 29 mars. L’aviation brise de nouveau le 4 avril une offensive de l’Etat islamique au nord de la ville et un drone survolant la ville est abattu le 15. Pour terminer, les forces régulières prennent le contrôle de 80% d’Hawijet Sakr au moyen d’une poussée au nord le 20 avril. Dans le même temps, les djihadistes de l’Etat islamique font diversion à Al-Jaffra et dans les quartiers sud mais n’enregistrent pas de gains tactiques.

Ordre de bataille au 1 avril 2015 (sans les tués)

Forces syriennes (dans l’ordre chronologique)

  • Contingent de le 137e brigade mécanisée, extrêmement diminuée après quatre ans de conflit. La 137e est la brigade d’attache de Deir Ez Zor ;
  • Forces nationales de défense (500 soldats[6]), milice servant à l’occupation du terrain conquis ;
  • Contingent de la 104e brigade blindée de la garde républicaine (2000 soldats[7]). La 104e brigade est une unité d’élite de l’armée arabe syrienne ;
  • Milice de volontaires « Sécurité nationale »[8] opérant à Deir Ez Zor ;
  • Combattant tribaux de la tribu Shaitat (200[9]) ;
  • Comités de défense populaire, opérant surtout en milieu rural[10].
  • Contingent de la 18e division blindée.[11]

Forces aériennes

  • 8e escadron équipé de MiG-23, MiG-25BN, L-39, Mi-24 et Mi-8/17[12];
  • 819e escadron équipé de Su-24M2 (via la base de Tiyas).[13]

Etat islamique (dans l’ordre chronologique)

  • 3000[14] hommes, de qualité et loyauté très variable (suivant les ralliements), plusieurs renforts[15] ;
  • Miliciens issus de la conscription obligatoire[16] ;
  • Bataillons de l’armée syrienne libre ayant prêté allégeance contre munitions.[17]

Poussée de l’Etat islamique de mai

ISIS May Offensive

Après près de deux mois et et demi sans incursion de l’Etat islamique sur l’aéroport, celui-ci lance une large offensive en deux phases, qui s’effectue en synchronisation avec un assaut sur la base aérienne de Kuweires[27] à l’est d’Alep.

Suite à une attaque à la voiture suicide le 6 mai dans les quartiers sud de la ville, les forces djihadistes évaluent les défenses de l’adversaire. Après le redéploiement du général Zahreddine et de 104e brigade républicaine à la Ghouta orientale (campagne de Damas, quatre assauts sont lancés le 8. Ils débouchent, à l’ouest, par la prise d’une partie de blocs d’habitations, au sud, par une progression dans les quartiers industriels, à l’est, par la capture de la moitié d’Al-Mariyah, et à Hawijet Sakr, par la reprise de la partie nord de la ville. Malgré l’utilisation de l’aviation combinée à l’artillerie, les loyalistes sont surpris par la poussée soudaine de l’adversaire et reculent sur plusieurs fronts. Le soir du 8 et la nuit du 9, l’Etat islamique capitalise sur ses assauts de la journée et tente de pénétrer les défenses de l’aéroport sans y parvenir.

La deuxième phase de l’assaut débute le 11 par une série d’escarmouches à Hawijet Sakr qui se poursuit le 12 par le retrait des forces gouvernementales de l’ile. A Al-Jaffra, les quartiers nord sont repris le 12, tandis que les loyalistes sont contraints d’abandonner la base missile le 13. Malgré l’absence de la 104e brigade, les forces syriennes parviennent à garder le contrôle de l’aéroport lors de des attaques le 12 et 14. La situation inquiète suffisamment le régime syrien pour renvoyer la 104e brigade républicaine le 14 avec l’objectif de repousser et reprendre le terrain perdu, en espérant que l’aura du général Zahreddine soit suffisant pour compenser un moral bas suite à l’expulsion des forces loyalistes d’Hawijet Sakr.

Analyse

Au terme de neuf mois de combats, on observe que le régime et Etat islamique ont tous deux cherché à couper les routes d’approvisionnement de l’adversaire, que cela soit au niveau terrestre ou par des frappes aériennes – dans l’optique d’asphyxier ses ressources en hommes et de provoquer l’attrition de son ravitaillement.

Chez les loyalistes, le peu de forces disponibles a défini le mode d’opération : exposer le moins possible ses flancs, rapprocher l’ennemi, le déséquilibrer, et l’épuiser, puis poursuivre en asséchant ses ressources à disposition.

Chez l’Etat islamique, la tendance a été de tenter de capturer le point d’appui principal avec l’idée de capitaliser sur son élan pour pousser l’adversaire à la fuite, et ensuite le pourchasser. Pour l’Etat islamique, la prise de Deir Ez Zor assurerait ses communications entre Al-Raqqa (capitale) et ses possessions irakiennes, tout en facilitant l’accès à la campagne de Homs où il possède plusieurs marches. En conquérant l’aéroport, il pourrait disposer d’aéronefs et – par-dessus tout – obtenir un regain d’attention médiatique qui lui est nécessaire.

Une réalité méconnue, le facteur tribal : le cas des Shaitat

La tribu des Shaitat dénombre entre 70’000 et 82’000 membres selon les sources. Localisés entre les villes de Mayadin et Hadjin (sud est de la province de Deir Ez Zor), les Shaitat sont une des premières tribus qui s’arment contre le régime lorsque le conflit tourne à la lutte armée en 2012.

Quand l’Etat islamique capture la province en juillet 2014, il obtient des sheiks (chefs tribaux) Shaitat l’acception de son autorité contre une promesse de paix, qui fera long feu. Le 30 juillet, l’EI arrête 3 membres de la tribu à Al-Kishkieh. Une émeute se déclenche en réponse à la violation des usages tribaux dans laquelle 9 combattants de l’EI sont tués.

L’EI régit immédiatement en décrétant les villages d’Al-Kishkieh Abu Hamam, et Graniej « zone militaire ». Les Shaitat s’arment et repoussent le groupe djihadiste dans un premier temps, pour être ensuite écrasés le 11 août. Le village d’Abu Hamam est passé au fil de l’épée, les deux autres localités recapturées. 1200 personnes ont pris la fuite et 620 sont mortes dans les combats. 300 autres seront exécutés le 13.

Le 26 novembre, les sheiks en fuite trouvent un accord avec l’EI : le retour dans leurs villages leur est accordé, à la condition d’avoir toutes leurs armes confisquées, de payer un impôt en kalshnikov par tête, d’avoir un couvre-feu et d’accepter la juridiction sans condition de l’EI.

Le 15 décembre, 200 membres tribaux (certainement mécontents et voulant se venger) arrivent à Deir Ez Zor où ils s’engagent aux cotés du régime. Après deux mois de participation aux combats, leur entrainement effectif commence le 14 janvier pour une période de trois mois, au terme duquel ils rejoindront les forces nationales de défense. Le régime se révèle capable de clémence quand la situation et ses intérêts l’exigent. Pour prouver sa bonne foi, il fait libérer à Damas plusieurs détenus Shaitat, pendant que les combattants tribaux se battent aux cotés de l’armée régulière.

Synthèse et conclusion

La bataille de Deir Ez Zor s’inscrit dans le conflit syrien comme un modèle de celui-ci pour plusieurs raisons :

– Elle reflète l’évolution du conflit avec la capture des zones rurales et le repli des forces loyalistes vers les villes ainsi que la prise de contrôle de l’Etat islamique dans les régions où les rebelles n’on pas pu lui opposer des forces suffisantes et bien équipées ;

– Elle témoigne de la réduction progressive des forces gouvernementales au fil du conflit, stoppant certaines poussées par manque d’effectifs (plus de réserve), ne pouvant alors pas exploiter le dispositif adverse.- Elle souligne un aspect méconnu de la géographie du conflit : le désert syrien dans lequel le contrôle territorial ne s’exerce pas directement, mais plutôt par la maîtrise des voies de communication[18] ;

Au niveau stratégique :

– Elle illustre la thématique du contrôle des ressources (champs pétroliers) comme étant  centrale (revenus et manœuvre) pour les belligérants ;

– Elle consacre le contrôle aérien total des forces gouvernementales comme facteur crucial pour la conduite des opérations face aux acteurs non-étatiques. Et pour ceux-ci, l’importance de la nuit et des mauvaises conditions météo dans l’articulation de la manœuvre ;

– Elle montre que les aéroports doivent être défendus pour leur position stratégique et la projection de forces ;

– Elle consacre l’importance des forces morales sur les forces matérielles, l’adversaire en disposant le plus prenant une position de force (opérations psychologiques, chef charismatique, acceptation du martyre potentiel) ;

Au niveau tactique :

– Elle souligne l’importance des bombardements – celui du pauvre, le véhicule suicide (blindé) – et les frappes aériennes comme outils indispensables pour percer ou contenir l’adversaire ;

– Elle met en évidence l’utilisation de moyens modernes / technologiques (google maps, smartphones, drones, augmentation des flux informationnels) au côtés de rudimentaires / anciens (tranchées, tunnels, chars datant jusqu’il y a 60 ans) dans une hybridation constante ;

– Elle reflète la tendance grandissante du recours au feu indirect pour économiser les forces (artillerie, roquettes) ;

– Elle met en évidence le recours fréquent à la chlorine par le régime lorsque ses positions sont en danger ;

– Elle fournit un exemple de la doctrine de bombardement du régime (notamment avec les bombes baril) des quartiers d’habitations tenus par l’adversaire, pour ensuite engager les blindés avec une menace réduite ;

– Elle illustre la présence croissante de fabrication d’armes maison (canons artisanaux, lanceurs maison) le bricolage de circonstance sur les véhicules ou ailleurs en fonction de la menace ;

– Elle indique la pertinence renouvelée des blindés (feu et mouvement), des mines comme interdicteurs et signale l’émergence des véhicules pickups comme équipement indispensable (multi-rôles, rapides et faciles à modifier) ;

Appendices

Emploi des véhicules suicides

Déployés de manière unique ou collective, le véhicule fonce vers son objectif et le combattant-kamikaze se fait exploser le plus près du but. Utilisés de manière collective, plusieurs véhciules-suicides frappent une cible simultanémente sur plusieurs cotés (“swarming”), se succèdent sur un même but, ou combinaison des deux. L’enjeu pour l’attaquant est de paralyser le défenseur, pour y lancer ensuite son infanterie accompagnée des chars ou des pickups et nettoyer les positions ennemies restantes. Pour le défenseur, l’enjeu est de détruire le véhicule le plus loin possible ou le stopper et ainsi déclencher une explosion à distance de ses positions de tir. Dans ce cadre, le “swarming” est une menace dangereuse en raison de la difficulté de neutraliser plusieurs cibles à la fois.

Attaque d’un véhicule suicide blindé (T-55) recouvert d’explosif. Celui-ci s’approche du bâtiment adverse et les défenseurs sont en état de grand stress et ont probablement fui leur position de tir après un tir de RPG-7 raté.[7]

Attaque d’un véhicule suicide blindé (T-55) recouvert d’explosif. Celui-ci s’approche du bâtiment adverse et les défenseurs sont en état de grand stress et ont probablement fui leur position de tir après un tir de RPG-7 raté.[7]

Détonation de la charge du véhicule suicide blindé. Observez la puissance de l’explosion. La plupart des défenseurs sont soit morts, soit en état de sidération.

Détonation de la charge du véhicule suicide blindé. Observez la puissance de l’explosion. La plupart des défenseurs sont soit morts, soit en état de sidération.

Progression des chars et de l’infanterie chez l’armée régulière

Sur Hawijet Sakr, l’armée régulère a pu appliquer la doctrine soviétique du feu et du mouvement. Soit les fantassins progressent derrière les chars, ou ils sont débarqués par des BMP qui font la navette. L’infanterie progresse ensuite sous couverture des chars et nettoye les points d’appuis qu’elle rencontre.

Avancée d’une colonne d’infanterie derrière un char[20]

Avancée d’une colonne d’infanterie derrière un char[20]

Un groupe de fantassins s’apprête à nettoyer un bâtiment[21]

Un groupe de fantassins s’apprête à nettoyer un bâtiment[21]

Dans le désert, les chars appuient l’infanterie dans la limite de leur manoeuvrabilité. Lorsque la vitesse est un facteur déterminant, les pick-ups sont engagés en groupe ou en appui-feu d’infanterie comme mitrailleuse lourde mobile. Dans le terrain (impraticable aux véhicules), l’infanterie se déplace par groupe de 5 à 7 qui n’emportent que des fusils d’assaut et un mitrailleuse comme appui-feu.   Ceux-ci se déplacent à 5-10 mètres d’intervalle, et sont rejoints par les véhicules dès que le terrain le permet.

Fantassins en terrain désertique plat, suivi d’un pick-up[22]

Fantassins en terrain désertique plat, suivi d’un pick-up[22]

Patrouille loyaliste dans les valées au sud de Deir Ez Zor [23]

Patrouille loyaliste dans les valées au sud de Deir Ez Zor [23]

Illustration de l’usage des tunnels dans le conflit syrien

Utilisé comme des mines ou boyaux de communication, les tunnels représentent des moyens sûrs pour atteindre l’adversaire ou s’abriter de ses attaques. Dans le cas ci-dessous, l’armée arabe syrienne a creusé un tunnel pendant plusieurs mois sous la « tour des enseignants » à Jobar (quartier de Damas). Plus d’une demi-tonne d’explosifs y est placé pour détruire le bâtiment[24], utilisé comme position de tir pour les snipers de l’opposition que les bombardements aériens n’ont pas réussi à atteindre. L’utilisation des tunnels s’impose comme une tactique indispensable pour interdire l’accès à une position tactique qui n’est pas capturable.

Le bâtiment ½ seconde après l’explosion de la mine. Notez le dégagement de gravats à la base.

Le bâtiment ½ seconde après l’explosion de la mine. Notez le dégagement de gravats à la base.

Le bâtiment quelques 3 secondes après l’explosion. Seule un infime partie a résisté au minage.

Le bâtiment quelques 3 secondes après l’explosion. Seule un infime partie a résisté au minage.

Médiatisation des opérations psychologiques

Une constante du combat entre les forces de l’EI et les loyalistes est le recours aux opérations psychologiques. Les djihadistes de l’EI ont recours au spectaculaire dans les décapitations des soldats capturés, qui suivent toujours quasiment une phase où le groupe djihadiste essaye d’obtenir des aveux de culpabilité de ses victimes, pour ensuite les humilier. Les images sont ensuite diffusées en haute définition dans un délai très court sur les réseaux sociaux. Le régime présente régulièrement les corps de ses adversaires dans une configuration déshonorante (pantalons baissé, absence d’égards pour les morts), tout en rappelant que ceux-ci sont des « terroristes », « rats » et « rongeurs » ensuite médiatisés abondamment par les sources proches du régime (y compris sur Twitter et Facebook). Fait intéressant, des soldats des forces régulières ont fait publier quelques photos de têtes coupées à la suite de la publication de celles de leurs camarades décapités par l’EI.

Des corps des combattants de l’EI aux abords de l’aéroport sont chargés dans des bennes. Les camions vont ensuite parader dans la ville tout en klaxonnant.[26]

Des corps des combattants de l’EI aux abords de l’aéroport sont chargés dans des bennes. Les camions vont ensuite parader dans la ville tout en klaxonnant.[26]

Les combattants de l’EI ont capturé un soldat de l’armée syrienne lors de l’attaque d’un poste de combat aux alentours d’Al-Jaffra. Il vont l’humilier puis le décapiter, pendant que la scène est filmée et aussitôt diffusée.[25]

Les combattants de l’EI ont capturé un soldat de l’armée syrienne lors de l’attaque d’un poste de combat aux alentours d’Al-Jaffra. Il vont l’humilier puis le décapiter, pendant que la scène est filmée et aussitôt diffusée.[25]

Pour aller plus loin

[1] Le siège se conclut le 7 mai 2014 par leur départ. A la suite à d’un accord entre les belligérants, les rebelles sont évacués en zone tenue par l’opposition en l’échange du passage d’aide humanitaire à deux localités loyalistes encerclées au nord d’Alep.

[2] Deir Ezzor: SAA Operations in Saqer Island (Hawijah Saqer), 15 octobre 2014, https://www.youtube.com/watch?v=BiQw32vvcyA

[3] Deir Ezzor- SAA – SRG Ground Operations in Hawijah Saqer, 25 novembre 2014, https://www.youtube.com/watch?v=ki9trWksKPw

[4] WINTER, Charlie (3 décembre 2014). Syria: Islamic State VBIED operation in Deir ez-Zour province using a tank. https://twitter.com/charliewinter/status/540071504579657728

[5] Voir WICHT, Bernard (13 juillet 2014). EIIL : Une révolution tactique ?… ou l’infanterie légère à l’âge global in Theatrum Bell. http://theatrum-belli.org/eiil-une-revolution-tactique-ou-linfanterie-legere-a-lage-global/

[6] KOZAK, Christopher (Avril 2015) “An Army In All Corners” Assad’s Campaign Strategy In Syria in Middle East Security Report 26, Institute for the Study of War.

[7] The Battle for Deir ez-Zor Military Airport is Under Way; Scores of Islamic State Militants Killed, Al-masdar News, 2 septembre 2014, http://www.almasdarnews.com/article/battle-deir-ez-zor-military-airport-way-scores-islamic-state-militants-killed/ et Large Convoy of Republican Guard Reinforcements Arrive in Deir Ezzor; General Zahreddine Among the Men, Al-Masdar News, 5 septembre 2014, http://www.almasdarnews.com/article/large-convoy-republican-guard-reinforcements-enter-arrive-deir-ezzor-general-zahreddine-among-men

[8] Deir Ezzor: Villagers Revolt Against ISIS Throughout the Province, Al-Masdar News, 29 décembre 2014, http://www.almasdarnews.com/article/deir-ezzor-villagers-revolt-isis-throughout-province/

[9] 200 Tribal Fighters have Reinforced the Military Airport, Al-Masdar News, 15 décembre 2014, http://www.almasdarnews.com/article/200-tribal-fighters-reinforced-deir-ezzor-military-airport/

[10] Assad is a new militias in Deir al-Zour, killing dozens of troops, El-Dorar, 5 novembre 2014, http://eldorar.com/node/62844

[11] Deir Ezzor: Syrian Army Advances South of the City, Al-Masdar News, 19 mars 2015, http://www.almasdarnews.com/article/deir-ezzor-syrian-army-advances-south-of-the-city/

[12] Battlefront Syria: Deir ez-Zor, Oryx blog, 7 décembre 2014, http://spioenkop.blogspot.co.uk/2014/12/battlefront-syria-deir-ez-zor.html

[13] The Syrian Arab Air Force, beware of its wings, Oryx blog, 15 janvier 2015, http://spioenkop.blogspot.ch/2015/01/the-syrian-arab-air-force-beware-of-its.html

[14] The Battle for Deir ez-Zor Military Airport is Under Way; Scores of Islamic State Militants Killed, Al-masdar News, 2 septembre 2014, http://www.almasdarnews.com/article/battle-deir-ez-zor-military-airport-way-scores-islamic-state-

[15] Deir Ezzor: ISIS Launches an Offensive of the Military Airport, Al-Masdar News, 4 décembre 2014, http://www.almasdarnews.com/article/deir-ezzor-isis-launches-offensive-military-airport/

[16] ISIS Issues Mandatory Conscription for the Men of Syria and Iraq, Al-Masdar News, 11 janvier 2015, http://www.almasdarnews.com/article/isis-issues-mandatory-conscription-men-syria-iraq/

[17] What did the organization “State” after failing to break into the Deir ez-Zor Airport?, El-Dorar, 6 février 2015, http://eldorar.com/node/69148

[18] « SCHOLL, Hans », 6 avril 2015, https://twitter.com/ver_scholl_en/status/585173581144915968

[19] “Victory from Allah and an Imminent Conquest” (Wilayah al-Khair [Deir Ez Zor]), 11 mai 2015, https://isdarat.org/10075

[20] Deir Ezzor- SAA – SRG Ground Operations in Hawijah Saqer, 25 novembre 2014, https://www.youtube.com/watch?v=ki9trWksKPw

[21] Deir Ez Zor battles at the outskirts of the airbase between SAA and ISIS, 4 janvier 2015, https://www.youtube.com/watch?v=_EKGxrh-Tbk

[22] Syria, Deir Ez Zor Republican Guard, Syrian Arab Army, National Defense Force, 29 mars 2015, https://www.youtube.com/watch?v=zIyzb7zhGh4

[23] Syria, Deir Ez Zor, Syrian Arab Army, Syrian Republican Guard New Video, 10 avril 2015, https://www.youtube.com/watch?v=E6Hd3YIViEY

[24] Damascus: SAA Blows up “Teachers Tower” via Tunnel Bomb in Jobar, 16 février 2015, https://www.youtube.com/watch?v=vz-9Mjt3ecw

[25] Syrian Army soldier captured by ISIS in battle of Deir Ezzor airbase, taunted, humiliated and beheaded, 7 décembre 2014, https://archive.org/details/humiliating.beheading.Deir-Ezzor.soldier

[26] Corpses of dead ISIS at the Airport, 7 décembre 2014, http://imgur.com/a/JgU77

[27]Battlefront Syria: Kweres airbase, Oryx blog, 9 mai 2015, http://spioenkop.blogspot.ch/2015/05/battlefront-syria-kweres-airbase.html

Compte-rendu : De l’Etat déstructuré au proto-Etat : table ronde sur la situation syrienne et irakienne

Quelles sont les causes de l’émergence de l’Etat islamique ? Que faut-il comprendre ? Que doit-on retenir de ces guerres ?

Pour y répondre, l’Institut d’études géopolitiques de Genève (geopolitics-geneva.ch) proposait le 16 avril 2015 une table ronde intitulée « Syrie, Irak : De l’Etat déstructuré au proto-Etat, réflexions géopolitiques, stratégiques et militaires. Trois interventions étaient au programme, toutes introduites par le prof. Bernard Wicht (président du panel). Celui-ci a tenu à rassembler des profils divers afin de garantir une pensée variée :

  • Thomas Flichy de la Neuville, professeur à l’école militaire spéciale de Saint-Cyr Coëtquidan et nouvellement co-auteur de l’ouvrage L’Etat islamique : anatomie du nouveau Califat[1] ;
  • Le lt-col François Villard, officier des troupes blindées et auteur du blog attention-panzer.ch;
  • L’auteur de ces lignes était également présent en tant que rédacteur adjoint à la Revue militaire suisse.

Table_ronde_16_avr_2015 - copie

Trois profils, trois interventions : M. Flichy de la Neuville a abordé le thème délicat de l’Etat islamique, le lt-col Villard celui du nouvel usage des blindés en Syrie, et enfin, l’auteur de ces lignes a brossé un tableau de la morphologie du combat entre l’Etat islamique et les troupes du régime syrien en prenant la bataille de Deir-Ez-Zor comme exemple (à paraître prochainement).

Daesh, mouvement terroriste ou proto-Etat ?

Dans cette intervention, Thomas Flichy de la Neuville présente une liste d’interrogations fréquentes sur Daesh et introduit des réponses issues de son ouvrage récent sur la question.

Tout d’abord, il rappelle que l’avènement de l’EI n’a pas fondamentalement surpris les Américains : depuis dix ans, un document de prospection y faisait déjà la description de l’émergence d’une structure proto-étatique transnationale sur la base de la recréation d’un Califat islamique. Etant donné les déséquilibres régionaux, il n’est pas surprenant que celui-ci se crée entre la Syrie et l’Irak.

A la question : « Quels sont les fondements de Daesh[2] ? », l’orateur répond en distinguant deux sources : la première étant religieuse, l’émergence du Califat comme réaction contre le piétisme chiite et le laïcisime irakien, et la deuxième étant tribale, ethnique : le Califat comme structure politique de résistance face à l’oppression chiite. L’auteur rappelle très finement que les strates tribales en Irak préexistent à la conquête islamique du VIIe siècle ; le mode d’action politique des cheikhs tribaux étant l’opportunisme, leur allégeance à Daesh peut aussi être interprétée comme un danger potentiel pour celui-ci en cas de changement de la situation politico-militaire. A cet égard, il faut reconnaître que l’accueil fait à Daesh en Irak était très positif au début chez les populations, puis s’est complexifié en raison notamment de l’imposition des taxes, par exemple chez les commerçants.

Au niveau historique, le Califat de Daesh doit être compris comme une réponse à la double humiliation de l’Empire ottoman sur les populations arabes, et du colonialisme et protectorats occidentaux au Levant, en Irak et dans la péninsule arabique. L’abolition du Califat turc en 1924 laisse un vide que Daesh entend combler et ainsi permettre aux sunnites « de renouer avec le destin ».

Face à l’interrogation : « Daesh, al-Qaïda : faux ou vrais jumeaux ? » M. Flichy de la Neuville précise que si les deux structures sont salafistes, leurs buts et cultures différent : Al-Qaïda veut la déstabilisation des Etats occidentaux menaçant l’Oumma (grande communauté des musulmans), alors que l’EI a l’ambition de créer un Etat. Au niveau militaire, Daesh est beaucoup plus efficace qu’al-Qaïda, notamment dans le choix des cibles d’attentats-suicides en Irak (note du rédacteur : cette situation pourrait changer très rapidement en Syrie, avec la montée militaire de Jabhet-al-Nosra, branche syrienne d’al-Qaïda). Enfin, l’auteur souligne « l’intuition » de Daesh dans la construction d’une nation islamique, alors qu’al-Quaïda serait soluble dans la mondialisation.

Concernant la nature du djihadisme actuel, M. Flichy de la Neuville analyse les standards hollywoodiens au service de l’islamisme à l’aide de deux facteurs : les services des médias qui relaient les faits et la propagande issus de Daesh, et les canaux d’informations involontaires des télévisions arabes (Al-Jazeera en particulier) qui diffusent sans s’en rendre compte le message d’Al-Furqan, branche médiatique de Daesh.

A la question « Daesh, combien de combattants ? », l’orateur répond 10’000 à 20’000 soldats (chiffres de la CIA) et rappelle subtilement qu’à l’instar des Califats abbassides, Daesh s’appuie sur un large groupe de combattants étrangers équipés selon les captures (armes et véhicules d’origine soviétique, chinoise ou américaine).

Avec deux milliards de dollars de liquidités, Daesh s’installe pour durer. Dans ce cadre, quel est le jeu des puissances ? M. Flichy de la Neuville sépare les postures médiatiques des intérêts des Etats. Il pointe l’alliance Syrie – Iran – Russie comme « nouvel Empire monghol » menaçant le Califat. De l’autre coté de l’échiquier se tiennent les puissances ayant un intérêt à l’existence du Califat : l’Arabie saoudite (avec son offensive éclair contre le Yémen), la Turquie (qui empêche le renforcement d’une connexion entre la Syrie et l’Iran) par laquelle transite les mercenaires de Daesh et qui combat les Kurdes, ainsi qu’Israël, qui a intérêt à ce que personne ne remporte la victoire, le chaos lui permettant de prospérer dans le jeu régional.

Pour terminer, l’orateur de conclure : Pour en finir réellement avec Daesh, il faut définir clairement les objectifs, agir de manière modérée avec les populations, et s’appuyer sur les adversaires inconditionnels de Daesh.

L’utilisation des chars en Syrie 

La plaine syrienne près de Damas (auteur inconnu). Les Terrains sont idéaux pour l’engagement des chars.

La plaine syrienne près de Damas (auteur inconnu). Les Terrains sont idéaux pour l’engagement des chars.

Auteur d’un article intitulé La guerre des blindés, aujourd’hui, en milieu urbain, dans la Revue militaire suisse, le lt-col François Villard reprend et développe certains éléments de cet article dans son intervention.

Au préalable, il rappelle les distances d’engagement classiques des chars : 1500 – 3000m. Pendant la seconde Guerre mondiale, les chars avaient pour fonction de percer les lignes adverses avec l’appui des forces aériennes. A l’époque de la Guerre froide, le char utilise son arme principale à distance de l’objectif. Compte tenu de la nature de la doctrine et de leurs possibilités techniques, les chars contournent alors les structures bâties dans lesquelles l’infanterie (éventuellement motorisée) engage.

Dans les conflits modernes, on observe une modification du rôle des chars. Sur la base de plusieurs reportages d’Anna News[3] (filmés dans le quartier rebelle de Jobar à Damas), le lt-col Villard tire les conclusions suivantes :

– Après des pertes importantes et une utilisation inadéquate, l’armée syrienne apprend à utiliser ses chars efficacement en milieu urbain ;

– Les équipages se préparent consciencieusement avant d’aller au feu et les briefings gagnent en précision ;

– Les chefs conduisent et suivent l’action depuis des postes d’observation dans des bâtiments proches de l’action, conservant une meilleure vision d’ensemble ;

– La problématique générale du char en combat urbain est l’élévation de son canon, qui l’empêche d’atteindre des cibles en hauteur. On comprend mieux la progression en file des chars se couvrant mutuellement ;

– Pour le régime, le char est un élément central du combat urbain. L’infanterie n’est pas en reste (progression derrière les chars, ou débarquée des BMP) puisqu’elle s’assure de la sécurisation et l’occupation des intérieurs ;

– Les chars utilisent le couvert des bâtiments pour se protéger pendant leur phase d’approche, tirent et se retirent immédiatement. La longueur de leur canon les gêne en milieu urbain ;

– Le blindage réactif démontre son efficacité face aux tirs à charge creuse de l’adversaire (notamment RPG) ;

– Le régime syrien semble ne vouloir abandonner aucun char à la rébellion, les chars endommagés sont dépannés si possible (même sous le feu adverse) ;

– La vie continue même en période de combats : le trafic automobile n’est pas arrêté pendant les opérations et les chars cohabitent avec les véhicules ;

– L’opposition syrienne a développé des systèmes de défense très efficients : la multiplication des trous de tirs dans les murs rend l’identification de la position du tireur très difficile, les bâches tirées entre les bâtiments empêchent l’observation adverse, et les systèmes de tunnels permettant des changements de position fréquents ou des attaques depuis les arrières de l’adversaire se révèlent être au centre de leur dispositif de défense.

Conclusion

Après une intervention sur la morphologie de la bataille de Deir Ez Zor (voir pages suivantes), Bernard Wicht reprend les propos du panel et s’essaye à l’exercice de la conclusion.

Un T-54/55 opéré par le front islamique. Les premiers exemplaires du modèle sont sortis en 1947. Localisation inconnue, Syrie. Crédit photo : https://twitter.com/islamic_front

Un T-54/55 opéré par le front islamique. Les premiers exemplaires du modèle sont sortis en 1947. Localisation inconnue, Syrie. Crédit photo : https://twitter.com/islamic_front

Il souligne que nous sommes à un tournant dans l’art de la guerre ; selon lui, les événements en Syrie et Irak démontrent l’échec de la technologisation ainsi que le retour à des matériels rudimentaires, à l’emploi aisé, et à la longévité prouvée.

Citant les conclusions de l’historien Omer Bartov, spécialiste de la seconde guerre mondiale, du processus de « démodernisation » de la Wehrmacht sur le front russe, le président du panel revient sur le mouvement inévitable des belligérants vers « ce qui marche », lorsque les conditions de la guerre se durcissent. A cet effet, la stratégie militaire moderne retourne à un art de la guerre en réalité déjà éprouvé par les ans.

Pour terminer, il rappelle la tendance du fond des conflits infra-étatiques des dernières deux décennies : la localisation croissante de la volonté de défense à l’échelle de la ville, de l’arrondissement ou du quartier. On observe alors une milicianisation de l’effort de défense, où les habitants s’engagent en priorité pour leur défense avant celle d’un espace ou groupe d’échelon national.

[1] HANNE, Olivier, FLICHY DE LA NEUVILLE, Thomas (2014). L’Etat islamique : Anatomie du nouveau Califat, Bernard Giovanangeli Editeur, 178 pages.

[2] Acronyme de « Etat islamique » translitéré de l’arabe

[3] Première série ici : youtube.com/watch?v=nWdFnw3TkrI

Le trafic d’organes comme source de revenu pour l’Etat islamique : une pratique plausible ?

Introduction

Depuis décembre dernier, la rumeur circule que l’Etat Islamique aurait recouru au trafic d’organes pour accroître sa trésorerie. Cette allégation est d’autant plus convaincante que la manne pétrolière de l’EI a considérablement baissé depuis les frappes de la coalition et que le trafic d’organes – commerce extrêmement profitable – pourrait remplacer ce manque à gagner.

Pour autant, est-ce plausible que l’EI recoure au trafic d’organes comme moyen de financement ? La transplantation est une opération délicate soumise à plusieurs conditions strictes. Le fait que l’EI disposerait à la fois des réseaux d’acheminement et de vente d’organes et du savoir-faire technique pour en faire un prestataire fiable dans ce trafic semble hautement hypothétique.

La rumeur

Le 5 décembre dernier, Al-Monitor, journal de référence sur le monde arabe en langue anglaise publie un article[1] décrivant la vente d’organes comme une source de financement pour l’EI.

D’après la source citée par l’article (un ophtalmologue basé à Mossoul), l’EI aurait embauché des chirurgiens arabes et étrangers spécialement pour cette opération. Ceux-ci opéreraient dans des hôpitaux de la région de Mossoul, mais seraient strictement séparés du reste du corps médical pour éviter les fuites.

Leurs sujets : des combattants décédés de l’EI, des civils blessés et de victimes de kidnapping. Une fois les organes extraits, ceux-ci seraient acheminés via des réseaux mafieux spécialisés dans le trafic d’organes. Cette information serait confirmée par le bureau du Haut Commissaire des Nations-Unies aux Droits de l’Homme.

Le 18 février dernier, l’ambassadeur irakien à l’ONU Mohamed Alhakim déclare[2] que l’EI aurait forcé des docteurs à prélever des organes de ses victimes. La rumeur se propage aussitôt dans l’ensemble des médias (occidentaux) : les médecins qui auraient refusé de collaborer auraient été exécutés. Des dizaines de corps incisés et aux organes manquants auraient été retrouvés dans des fosses communes[3] autour de Mossoul dans les dernières semaines.

Toujours d’après M. Alhakim, la plupart de ces organes seraient ensuite acheminés par voie aérienne vers l’Europe[4]. L’agence Assyrian International News avance que les organes seraient transportés d’abord dans des pays limitrophes comme l’Arabie Saoudite ou la Turquie pour être ensuite revendu à des réseaux criminels.

Des allégations mises en doute

En l’absence de preuves fournies par M. Alhakin, son homologue britannique Mark Lyall Grant, temporise : « le sujet n’a pas été discuté officiellement », rapporte CNN[5].

Pour continuer, il est peut-être hasardeux de donner tant d’importance à une information fondée que sur deux sources[6], dont seule une est formellement identifiable. Dans ce cadre et compte tenu de la sensibilité de l’information, une ou deux confirmations supplémentaires seraient nécessaires.

Ensuite, la confirmation du bureau du Haut Commissaire aux Droits Humains citée dans l’article original d’Al-Monitor n’a pas pu être retrouvée sur le site de l’organisation, ce qui vient jeter le doute sur la véracité de l’article.

Transplantation : une opération complexe[7]

Le receveur doit être du même groupe sanguin (A, B, AB, O) que le donneur, sans quoi la greffe est vouée à l’échec. Avec quatre groupes sanguins différents, la recherche de comptabilité entre donneur et receveur potentiel présente une complication supplémentaire lorsque l’opération devient urgente pour le receveur.

Préalablement à toute transplantation, un cross-match doit être effectué avec les cellules prélevées du donneur et le receveur. Ce test a pour fonction d’identifier le rejet potentiel du greffon avant sa transplantation, et d’éventuelles maladies transmissibles (hépatites, sida, etc.)

Ensuite, la transplantation peut prendre place. Dans le meilleur des cas, elle se pratique dans deux salles d’opération adjacentes. Dans le pire des cas (prélèvement sur un sinistre), le prélèvement d’organe doit se dérouler en milieu aseptique pour limiter tout risque d’infection.

Si l’organe est prélevé sur un cadavre, la transplantation doit intervenir au plus tôt après la mort cérébrale (l’arrêt cardiaque n’est alors pas encore établi). En cas de donneur à coeur arrêté, on considère que le délai d’une heure est le maximum raisonnable.

Dans le cas où donneur et receveur ne se trouvent pas au même emplacement, l’organe doit être immergé dans un liquide de préservation pendant le transport. La durée maximale entre l’extraction d’un organe et sa transplantation – appelée en médecine ischémie – est de 24 heures pour un rein, 12 heures pour un foie, et de 3 heures pour un coeur ou un poumon. Plus le temps passe, plus la qualité du greffon diminue.

Au sortir de l’opération, le receveur reçoit un traitement immunosuppresseur pour assurer la prise du greffon sans rejet, et accroître la durée de celui-ci[8].

L’ensemble des infrastructures nécessaires à la conduite optimale d’une transplantation comprend deux salles d’opération, un laboratoire d’immunologie pour réalisation du cross-match et un laboratoire de virologie pour dépistage.

En Suisse, il est estimé que onze années d’études (six d’études plus cinq de spécialisation en chirurgie) sont nécessaires avant de réaliser une transplantation.

Carte de la situation

Carte de la situation

Une plausibilité hypothétique

Mais peut-être l’information est-elle correcte ? Dans ce cas, il faut considérer l’hypothèse que l’EI arrive à fournir Paris ou Berlin en moins de 24 heures avec un rein, ce qui est envisageable[9] si celui-ci est transporté par voie aérienne depuis l’aéroport d’Erbil ou de Tal Affar. Une transplantation au-delà de ce seuil n’est pas à considérer pour la santé du receveur et des intérêts d’un réseau mafieux.[10]

Mais cela suppose par avance une collaboration poussée dans une chaîne logistique rodée, rapide et fluide entre l’EI, un réseau mafieux et ses points de distribution. De plus, cela supposerait une collaboration, ou un commerce commun entre l’EI et des contrebandiers ou mafieux kurdes (sur le même modèle que la contrebande de pétrole de l’EI passant par territoire kurde[11]).

Dans ce cas, ce trafic devrait soit bénéficier d’une protection inofficielle ou alors se faire extrêmement discret compte te nu des importants dispositifs de renseignement américains déployés au Kurdistan irakien[12].

Concernant l’exploitation de l’aéroport de Tal Affar, les appareils des contrebandiers devraient pénétrer l’espace aérien irakien, seposer à Tal Affar sans être détectés par la coalition et les moyens considérables que celle-ci déploie au dessus de l’Irak, puis réussir à quitter l’espace aérien irakien sans être inquiété ni intercepté par un des pays limitrophes.

La prise en compte des éléments ci-dessus rend compte de l’extrême difficulté du maintient d’une chaîne logistique fiable dans ces conditions. Compte tenu des incertitudes et des vulnérabilités que ce trafic pourrait établir (investissements importants pour retour incertain, perte de maîtrise d’une partie de la chaîne logistique, collaboration avec acteurs ayant leur propre agenda), il fort probable qu’un tel trafic n’existe pas dans ces conditions.

La question du savoir-faire et l’équipement

Une autre thématique primordiale est la maîtrise de technique du processus, de même que la possession des infrastructures nécessaires.

Avec des capabilités sanitaires se dégradant, l’EI ne semble plus disposer des conditions logistiques et opérationnelles propres à effectuer des prélèvements d’organes dans les meilleures conditions. En particulier, il serait surprenant que celui-ci possède du liquide préservant en quantité suffisante pour entretenir un trafic à l’échelle internationale.

La pression exercée sur les médecins et chirurgiens par l’EI ainsi que l’exécution d’une partie d’entre eux pourrait réduire la main-d’oeuvre nécessaire pour à la fois soigner ses propres combattants et exploiter un trafic d’organes. Si celui-ci était avéré, l’EI serait placé devant un choix dans les prochains mois suite à l’érosion de son personnel médical (exécutions, occupation différente, femmes-médecins ne pouvant travailler avec les hommes et fuite du personnel médical).

Par ailleurs, il y a fort à s’interroger sur le qualité de la formation du personnel médical. Dans quelle mesure celui-ci est-il apte à procéder à un prélèvement dans des conditions d’hygiène suffisante pour rendre sa commercialisation possible ? Compte tenu des circonstances politiques et militaires, une diminution est à envisager, au mieux le maintient du statut quo de ce savoir-faire dans le continuum territorial détenu par l’EI.[13]

Situation sanitaire dans les provinces de Mossoul et d’Anbar

S’il est certain que que l’EI détient et exploite les hôpitaux du nord de l’Iraq, la dégradation de l’état sanitaire dans les provinces de Mossoul et d’Anbar est telle que l’hôpital général de Mossoul n’est plus en mesure de pratiquer des opérations chirurgicales majeures[14].

La principale contrainte exercée sur les hôpitaux est d’ordre logistique, avec la décision de l’Irak de cesser d’approvisionner ceux-ci en médicaments et produits pharmaceutiques. L’absence de chaînes d’approvisionnement parallèles (contrebande, différents fournisseurs) témoigne de la réussite du blocus irakien sur les hôpitaux exploités par l’EI[15].

Compte tenu de la décision de l’EI de prioriser (par la force) les soins aux combattants sur les civils, l’état irakien entend exercer une contrainte supplémentaire sur son adversaire, peu importe le coût humanitaire pour ces populations.

Conclusion

Compte tenu des éléments énumérés ci-dessus, il ne parait pas plausible que l’EI entretienne un financement au moyen du trafic d’organes. En particulier, les difficultés logistiques, la problématique d’un réseau partenaire non-dépendant de l’EI (qui ne tolère que l’allégeance totale à son idéologie et chef depuis 2014) et les contraintes sanitaires rendent la possibilité d’un développement d’une chaîne logistique improbable compte tenu des circonstances dans lesquelles évolue l’Etat islamique actuellement.

De plus, le phénomène semble très insuffisamment documenté pour y accorder une importance certaine. L’absence de preuves présentées aux médias et l’intrication entre rumeurs et bruits contradictoires[16] semble plutôt indiquer une rumeur urbaine qui aurait pris des dimensions importantes en raison de l’imaginaire impressionnant suscité par l’EI et sa propagande.

S’il est envisageable (techniquement possible) que l’EI établisse une partie de son financement via le trafic d’organe, il est également à considérer que la défiguration post-mortem de ses victimes (si elle est documentée) s’inscrit dans l’idéologie du management de la sauvagerie[17] propre aux groupes armés jihadistes.

Enfin, rappelons les conditions exigeantes pour une transplantation réussie : coordination entre donneur et receveur[18], compatibilité entre ceux-ci et hygiène aseptique assurée. N’est-ce pas trop exigeant pour un groupe armé décentralisé low-tech ?

[1] Al-Hassoun, Nassir. 2014. “Islamic State Reaps Profits from Organ Trafficking.” Translated by Steffi Chakti. Al-Monitor, May 12. http://www.al-monitor.com/pulse/security/2014/12/islamic-state-financing-funding-human-trafficking-extortion.html.

[2] Hathaway ,Jay. 2015. “Here’s What We Know About ISIS’s Alleged Organ Harvesting Operation.” Antiviral. February 18. http://antiviral.gawker.com/heres-what-we-know-about-isiss-alleged-organ-harvesting-1686533125.

[3] Hall, John. 2015. “UN Urged to Investigate ISIS’ Trade in Human Organs.” Daily Mail Online, February 18. http://www.dailymail.co.uk/news/article-2958220/UN-urged-investigate-ISIS-s-bloody-trade-human-organs-Iraqi-ambassador-reveals-doctors-executed-not-harvesting-body-parts.html.

[4] Ray, Sanchez. 2015. “United Nations Investigates Claim of ISIS Organ Theft.” CNN, February 18. http://www.cnn.com/2015/02/18/middleeast/isis-organ-harvesting-claim/index.html.

[5] Ibid.

[6] Dans le champ de nos recherches des sources anglophones en accès libre. Tout information complémentaire à ce sujet est bien évidemment bienvenue.

[7] Afin de mieux comprendre ce qu’est une transplantation et ce que cette opération implique, nous avons demandé à une source médicale du CHUV (Centre Hospitalier Universitaire Vaudois) de nous renseigner. Elle a accepté sous couvert d’anonymat.

[8] Les organes greffés se détériorent beaucoup plus rapidement que les autres : leur durée de vie s’étend en moyenne à 7,5 ans pour les poumons et dix à quinze ans pour les reins.

[9] Situation dans laquelle un rein serait récupéré dans les environs immédiats de Mossoul et ensuite transporté à Paris via l’aéroport d’Erbil (rajouter du temps à l’estimation en fonction de l’éloignement du donneur de Mossoul).

Dans ce cas, il faut compter 5h30 de vol (information obtenue sur vol-duree.com, 4h40 de vol plus une marge pour décollage, atterrissage et formalités administratives), le temps nécessaire au prélèvement et à la greffe d’organe (estimation de 2h), plus encore 3h (au maximum) pour un cross-match, minimum 1h30 de route entre Mossoul et Erbil (95km), environ 2h de route jusqu’à hôpital ou lieu d’opération en France, on arrive à un minimum plausible de 13h.

Compte tenu d’une marge de 20% du temps, seule le trafic de rein peut être envisagée en Europe et à l’international. Dans ce cadre théorique, on peut envisager le trafic de foie (conservation maximum 12h) limité à la région du golfe, de l’Iran et de la Turquie.

[10] Toute livraison d’organe au-delà de 24 heures et leur transplantation est également plausible, mais présente des risques de santé importants à court et à long terme pour le receveur. Dans l’optique de relation de confiance avec sa clientèle, ce n’est pas dans l’intérêt d’un réseau mafieux de proposer des organes impropres et dangereux à la transplantation.

[11] Shelley, Louise. “Blood Money.” Foreign Affairs, November 30, 2014. http://www.foreignaffairs.com/articles/142403/louise-shelley/blood-money.

[12] Notamment la base du JSOC (Joint Special Operations Command, forces spéciales) d’Erbil

[13] On pourrait renchérir que l’arrivée de médecins étrangers pourrait combler le manque voir le dépasser, mais ce phénomène est insuffisamment documenté (selon mes sources) pour en tenir compte dans ce papier.

De plus, la situation sanitaire syrienne est dans un tel état qu’il y a fort à parier que l’EI redirige ses médecins dans les zones où il essaye d’asseoir sa gouvernance en montrant les caractéristiques d’un Etat.

Pour terminer, la chirurgie transplantaire requière un enseignement et expérience particulière qui ne la rend pas particulièrement accessible aux médecins généralistes.

[14] En raison du manque de personnel et de produits pharmaceutiques, voir :

Al-Jaffal ,Omar. “Iraqi Hospitals under IS Suffer Lack of Medicine, Staff.” Translated by Fayad Kamal. Al-Monitor, January 15, 2015. http://www.al-monitor.com/pulse/originals/2015/01/iraq-anbar-mosul-hospitals-islamic-state.html.

[15] Ibid.

[16] Par exemple : Qui fait les prélèvements, où vont-ils, de qui sont-ils prélevés ?

[17] Lafon, Jean-Marc. “Le Management de La Sauvagerie.” Kurultay, February 21, 2015. http://kurultay.fr/blog/?p=187.

[18] Qui voudrait dire que les réseaux de trafic d’organes en Europe ou dans les pays limitrophes à l’Irak devraient maintenir sur le qui-vive leurs clients éventuels.